29 Juillet 2008

  Les toxicos ne ressemblent qu’à eux-mêmes, en plus abimés.
  Dans certains mondes, dans d’autres quartiers, ils maquillent leur délabrement, ils ont un reste d’arrogance. Ils sortent la nuit sous les stroboscopes, et dorment le jour, abandonnant le doute aux cernes de leurs yeux. Ils ont la dope provocante pour certains, et la défonce romantique pour d’autres. Ils se piquent plutôt dans le pli du genou ou sous la langue, ça se voit moins. Leur calvaire est à l’abri de la rue tant qu’ils peuvent payer.

  Mais ici, ceux que l’on croise, qu’on interpelle ou qu’on embarque, n’ont que faire de leur apparence depuis bien longtemps. Ils n’ont plus rien à cacher, ils ne vivent que pour elle, soumis à la loi quotidienne de leur dépendance à la came. L’héroïne décide de leurs jours.
  Pour une dose, une seule dose, quand le manque devient douleur, ils tueraient leur mère. Frissonnant en plein été dans des pulls crasseux, le regard plein de l’urgence du shoot, maigres, sales, on sait où ils vont. Au plus vite après la transaction, il leur faut trouver une planque, un escalier, une cave, une entrée d’immeuble, n’importe où, poser un garrot de fortune, serrer le lien avec les dents, et vite planter l’aiguille dans la veine et appuyer sur le piston avant qu’un flic passe, on ne sait jamais. Juste ne pas se faire prendre avec la came, ne pas se la faire confisquer ou la voir partir dans le caniveau. Ne pas attendre, se soulager jusqu’aux prochains signes de manque, se tuer un peu plus, le temps de voler, d’agresser, de cambrioler quand ils ont encore la force d’appuyer sur un pied de biche, pour s’offrir la dose du soir ou du lendemain. Ne pas penser plus loin, ça ne sert à rien. Ne pas regarder ses bras qui sont devenus des chemins bleuâtres d’infections et de plaies, au point parfois de dégager une puanteur morbide. Chaque jour, trouver de l’argent, et puis la came, se piquer, et recommencer.
  Et chaque jour, c’était ces toxicos que nous voyions, entre les squats et les arrière-cours, entre la rue et les urgences ou les garde-à-vue.
  Un soir, nous avions repéré un petit groupe aux abords d’un squat, ils étaient deux hommes et une femme. J’étais jeune flic alors, il me manquait d’avoir vu bien des choses pour tout comprendre.
  « Occupe-toi de la femme, m’avait dit mon collègue, je me charge des deux types. De toute façon, je suis certain que c’est elle qui est chargée, tu verras. Et regarde ses bras.
  - Elle ? »
  Je regardai la jeune femme qui se tenait droite, un petit sac en cuir à la main, et l’air très calme. Elle portait, je m’en souviens, une longue jupe rouge, des sandales à talons, et ses cheveux étaient attachés en queue de cheval avec un sage nœud de velours noir.
  « Elle ? »
  Je n’y croyais guère. Elle accompagnait les deux hommes, et subissait leur came sans y toucher, elle était trop bien mise, trop jolie pour ça. Je l’imaginais comme la compagne triste et résignée de l’un des deux autres, c’est la tragédie en sourdine que semblait me raconter son regard.
  « Vous sortez du squat, là ?
  - Oui.
  - Vous avez quelque chose sur vous ?
  - Non.
  - Une seringue ?
  - Dans mon sac. »
  Et comme par habitude mainte fois éprouvée, elle a posé tout doucement son sac par terre, et s’est redressée tout aussi lentement.
  « Elle est au fond de mon sac, m’a-t-elle répété.
  - Remontez vos manches. »
  J’avais tellement envie de croire que la shooteuse n’était pas à elle, mais à l’un des deux hommes, qu’elle l’avait juste mise dans son sac, juste comme ça, pour qu’on puisse se balader dans un monde d’évidences…
  Elle a retroussé les manches de son élégant chemisier blanc, et m’a montré ses bras, ses bras maigres de toxicomane. Du poignet au pli du coude, là où la peau est si tendre, le long des veines, irrégulières et boursoufflées, je voyais des trous, des abcès de pus, des plaques violacées. Et sur l'un de ses deux avant-bras, le souvenir sclérosé d’un suicide manqué, presque efficace, parallèle au chemin bleu de la veine.
  Elle a eu un frisson.
  « Vous avez des doses sur vous ? Posez le contenu de votre sac sur le capot de la voiture, s’il vous plait.
  - Oh, il n’y a rien dedans, je viens de la prendre, là, tout à l’heure. C'est fait. »
  Et elle avait vidé son sac qui contenait peu de choses, des préservatifs et une shooteuse.
  Elle ne se piquait plus dans les avant-bras depuis plusieurs semaines, ils étaient trop abimés, et elle craignait une infection de plus, parce qu’elle avait le sida. Un peu plus tard, quand on eut embarqué tout le monde, elle et ses deux clients, et que j’ai procédé à une fouille rapide de ses vêtements, j’ai compris pourquoi elle portait une jupe si longue. Elle était si décharnée qu’elle pouvait injecter la came dans les veines qui courent à l’intérieur des cuisses et des mollets. Elle m’a dit qu’à force, elle ne ressentait presque plus l’aiguille. Elle m’a dit aussi qu’elle n’avait jamais pu s’arrêter. Mais que ça n’avait plus d’importance parce qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’attendre de mourir de ça ou du sida.

texte extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

13 Juillet 2008

[Je ne remercie pas celui qui m’a fourgué ce questionnaire.]

1 - Quel(s) souvenir(s) avez-vous de votre apprentissage de la lecture ?
Je m’en souviens très bien. C’était dans un livre à couverture rouge qui s’appelait Kiki et Rococo. Méthode syllabique. J’ai enchainé sur Oui-oui et le Cerf-volant, mon premier vrai livre.

2 - Vos lectures préférées lorsque vous étiez enfant ?
Tous les Oui-oui, et les autres collections de Enid Blyton.
Et puis une série qui s’appelait « 15 histoires de… » qui était des extraits de livres de même thème, donc mise en appétit pour passer aux ouvrages complets. Et aussi les « Contes et Légendes de... » Et les Arsène Lupin de M.Leblanc,
Et des grandes sagas comme Tant que la Terre durera de H.Troyat.
J’habitais loin en Extrême-Orient, il faisait chaud chaud chaud, et je lisais non-stop tous les bouquins de la bibliothèque de l’alliance française. Je n’ai jamais autant lu que dans l’enfance et l’adolescence.

3 - Aimez-vous la lecture à haute voix ?
Non, sauf quand c’est Fabrice Lucchini qui lit.

4 - Votre conte préféré ?
La Petite Sirène (la vraie, d’Andersen)
Pinocchio (le vrai, de C.Collodi)

5 - La meilleure adaptation d'un roman ou d'une pièce de théâtre
L’Amant de Marguerite Duras. Je n’ai jamais vu un film coller d’aussi près à un roman. Une performance. Mais en règle générale, je ne vais jamais voir l'adaptation au cinéma d'un livre que j'ai aimé.

6 - Apprenez-vous par cœur certains poèmes, répliques de théâtre, passages de roman ?
Les Stances du Cid régulièrement, pour faire chier le monde.
Maintenant, je les mime aussi, c’est affreux.

7 - Avez-vous des livres ou des magazines dans vos toilettes ?
Quelques Karaté Magazine pour les copines constipées.

8 - Avez-vous plusieurs lectures en chantier ? Combien ? Lesquelles ?
Plein, je ne peux pas les lister. Par geste compulsif de solidarité débile, j’ai ramené plein de livres dédicacés des salons du Livre, que je ne lirai jamais, et qui s’additionnent à tous ceux que je laisse en stand-by.

9 - Le poète que vous ne cesserez jamais de relire / de vous réciter ?
Il n’y en a pas. Ah si... Léo Ferré.

10 - Le livre que vous avez lu le plus rapidement ? Le plus lentement ?
Rapidement vu le pavé, je me souviens de Il Viendra de J.Attali en deux jours.
Sinon, un ou deux livres par semaine, en moyenne.
Le plus lentement, j’en sais rien. Si c’est laborieux, je lâche l’affaire. Comme pour le chiantissime Seigneur des Anneaux que j’ai tenté à deux reprises.

11 - Préférez-vous les éditions de poche aux originales ? Pourquoi ?
C’est moins cher, ça prend moins de place, mais je ne renonce pas au grand format pour tous les livres. J’ai un faible pour les Gallimard et les Actes Sud.

12 - Le(s) livre(s) que vous ne rangez jamais dans votre bibliothèque et qui traîne(nt) toujours ?
En ce moment, le Code de la Propriété Intellectuelle O_o

13 - Quel est votre rapport physique à la lecture ? Debout ? Assis ? Couché ?
Pas debout. Vautrage assis ou couché.

14 - Vos lectures sont-elles commentées crayon en main ?
Rarement. Mais je mets souvent des petits bouts de papier déchirés pour marquer plusieurs pages (je n'aime pas les corner).

15 - Offrez-vous des livres ?
Oui, mais je sais que ça a un coté coercitif.

16 - La plus belle dédicace, que ce soit de l'auteur ou de la personne qui vous l'offrit ?
Ma grand-mère sur un Pif-poche.

17 - Quel est votre rapport sensuel au livre ? (Odeur, texture, etc.)
Maintenant que vous le dites, oui je crois bien que je les renifle. Mais je ne les goûte pas.

18 - Quels sont les auteurs dont vous avez lu les œuvres intégrales ?
Plusieurs. C’est un peu une manie quand j’apprécie le premier ouvrage lu. Entre autres : Zola, Boris Cyrulnik, Yukio Mishima, Paul Auster, Boris Vian/Vernon Sullivan, Ray Bradbury, Yves Navarre, Guillaume Dustan.

19 - Un livre qui vous a particulièrement fait rire ?
Le Code de Procédure Pénale.

20 - Un livre qui vous a particulièrement ému ?
Des Fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes
Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda
Maus de Spiegelman (BD)

21 - Le Livre qui vous a terrifié ?
La Bible.
La Plaisanterie de Kundera

22 - Le livre qui vous a fait pleurer ?
Plusieurs, mais le premier qui me vient à l’esprit est Les Noces Barbares de Y.Queffélec.

23 - L'avertissement / l'introduction qui vous a le plus marqué ?
Aucun.

24 - Le titre le plus marquant, original, décalé, astucieux ?
Alice est montée sur la table de Jonathan Lethem, l’histoire d’une femme qui tombe amoureuse du vide. C’est un cadeau de mon troll fidèle.
Les Cafards n’ont pas de Roi de Daniel Evan Weiss.

25 - Décrivez votre bibliothèque.
C’est le modèle Billy de chez Ikéa.
(Ah ? C'était pas ça la question ?)

26 - Le(s) livre(s) dont vous vous êtes finalement débarrassé ?
Bon nombre de livres récupérés au pilon. Livres de cours de droit périmés. Réglementation des taxis. Réglementation des poids lourds. Code de déontologie.

27 - L'endroit le plus insolite où vous lisez ?
A vélo.

28 - Il ne vous reste que trois jours à vivre : que souhaitez-vous lire ou relire ?
Pour trois jours de sursis, mieux à faire que lire, faut pas déconner ho !

29 - Votre livre d'art préféré ?
Les sculptures de Camille Claudel. Je suis sérieusement persuadée que c’est Rodin qui s’est inspiré d’elle, et pas l’inverse.

30 - La bibliothèque idéale ?
La BNF pour son contenu, soyons fous.

31 - L'incipit qui vous a le plus marqué ?
Ce n’est carrément pas le genre de chose qui me marque. Je ne lis pas un livre comme une copie de devoir de français, à découper et décrypter par parties. En revanche, je reviens parfois sur les premières pages en fin de lecture d’un livre.

32 - La clausule qui vous a le plus marqué ?
Comme là non plus, je n’ai aucune idée, on va dire la dernière phrase de mon œuvre unique et complète :
« Alors de les voir se couvrir de mes cendres un mercredi à midi, et se prendre des bouts de mes os sur la tronche, moi qui fut un os pour eux, je me verrais bien mourir une deuxième fois, mais de rire. »
C’est magnifique.
C’est dans FLiC, chroniques de la police ordinaire by moi

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Bénédicte Desforges

#vies de livres

9 Juillet 2008


  À Orly, il y a des gens qui y vont pour partir. Il y a ceux qui y vont pour attendre des gens qui reviennent. D’autres y vont pour pleurer à cause de ceux qui partent. Nous, on allait à Orly pour regarder les avions. Simplement les voir s’envoler, eux le nez vers le ciel, et nous le nez en l’air. 

  On connaissait un petit chemin qui nous menait droit au bout d’une piste.
  Au détour d’une route départementale, il nous fallait franchir une sorte de barrière métallique fermant l’accès d’une petite route de terre, marquée de larges ornières laissées par les engins d’entretien de l’aéroport. Quand on était certains de ne pas être vus, qu’aucune voiture n’approchait, on ouvrait un des battants, juste ce qu’il fallait pour laisser passer quatre roues, après quoi nous empruntions un dédale de chemins à travers champs pour se retrouver derrière un grillage, juste là où la piste s’arrête.
  À cet endroit, personne ne pouvait voir le mot « police » sur la voiture, et personne ne pouvait nous voir.
  On aimait bien y prendre une pause, à cet endroit-là. On était tout au bout du département, encore un peu chez nous, et presque en voyage. Souvent, on en profitait pour manger un morceau, souvent c’était des sandwiches de merguez et de frites qu’on avait achetés au passage, toujours au même endroit ; le cuisto était gentil, il nous rajoutait de la salade et des tomates. Et nous, on mangeait là, comme en pique-nique au bout du chemin, les pieds dans les coquelicots.
  Et on attendait les avions. D’où on était, on les voyait tourner lentement et s’immobiliser dans l’axe au loin, très loin au bout de la piste. On entendait le ronronnement assourdi des réacteurs, et puis leur sifflement grandissant. Et on voyait l’avion arriver droit sur nous et grossir entre les petites lampes de la piste. Et juste avant de pulvériser le grillage, et de nous écraser, nous, la voiture et nos merguez-frites, il passait au-dessus de nous dans un tonnerre de bruit extraordinaire, le plus grand bruit qu’il nous était donné de connaître. Et pour se défouler, on criait en même temps, à s’en casser la voix, mais de toute façon on ne pouvait pas s’entendre crier, l’avion à quelques dizaines de mètres au-dessus de nous, si près qu’on voyait les gens derrière les hublots, avait raison de tout autre bruit que le sien. Mais nous, ça nous faisait du bien de crier, c’était sûrement la seule occasion de crier aussi fort sans gêner personne. L’avion était encore très bas quand on le voyait rentrer ses trains d’atterrissage avec un bruit particulier, et puis il s’éloignait suivi de ses deux trainées blanches. On ne se demandait jamais où ils allaient ces avions, dans le fond on s’en fichait un peu. On venait juste là pour être tranquilles au bout de la piste, pour se faire peur et pour crier. Beaucoup d’entre nous connaissaient ce bout de piste au bout du département. Il y en a même qui prétendaient qu’ils avaient assisté à un détournement, de loin, qu’ils avaient vu des pirates de l’air, mais qu’ils ne l’avaient raconté à personne ce jour-là, parce qu’ils étaient sensés être ailleurs, vers le nord du secteur. Moi, j’avais un peu espéré assister à un crash ou quelque chose de grave, mais je m’étais dit que ça m’aurait fichu mauvaise conscience alors j’ai arrêté d’en parler pour ne pas porter la poisse. Mais je suis sûre que les autres y ont pensé aussi. Et les avions ont toujours décollé normalement très près au-dessus de nos têtes. Comme il y avait beaucoup de trafic, le temps de manger nos casse-croûte, on avait largement le temps d’assister à plusieurs décollages. Il y avait énormément de lapins au bord des pistes d’Orly, on se demandait comment ils n’étaient pas gênés par le bruit. De génération en génération de lapins d’aéroport, ils devaient s’y être habitués.
  Quand on avait notre soûl de bruit, les tympans saturés de bourdonnements, et les cordes vocales enrayées, nous repartions travailler, détendus, apaisés et satisfaits. Jusqu’à un prochain jour où l’un de nous disait : « Et si on allait voir les avions ? »

  Des années plus tard, j’ai essayé de retrouver le passage. Je voulais revoir les avions, et m’assourdir de leur bruit. J’ai cherché, il me semblait pourtant me rappeler de l’endroit, mais je ne l’ai pas trouvé. J’ai voulu refaire le chemin depuis cette petite épicerie où on allait chercher les merguez, mais je ne l’ai pas retrouvée non plus.
  Il y a plusieurs endroits comme ça dont je n’ai jamais retrouvé le chemin. Ce n’est pas qu’ils n'existent plus, ce n’est pas une affaire de mémoire non plus. C’est juste une alchimie qui ne peut plus se faire.

texte extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

3 Juillet 2008



Pas pu m'empêcher.
Promis j'arrête.
J'arrête un de ces jours, promis.

C'est l'été, quoi.

Je m'en vais brouillonner une petite histoire, tiens.

 

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