“politique du chiffre”

10 Février 2021


Lettre ouverte aux députés et au gouvernement
 

Sur la route, tout comportement susceptible d’exposer la sécurité d’autrui, des passagers de son véhicule, et de soi-même, constitue une infraction prévue par le Code de la route. Parmi ces infractions sévèrement punies : la consommation de substances psychoactives.

La première concernée est l’alcool. La loi prévoit une tolérance non nulle et mesurable, au-delà de laquelle le conducteur est réputé avoir conduit sous l'empire d'un état alcoolique, son état de conscience étant altéré et incompatible avec la conduite.

La formulation de la loi concernant les stupéfiants est très différente, puisqu’il s’agit de savoir si le conducteur a fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants, et non pas de déterminer s’il est sous emprise.

En France, les contrôles routiers peuvent se faire de façon inopinée, c'est-à-dire qu’il n’est nul besoin de constater une conduite dangereuse, ou d’apporter la preuve d’un comportement incompatible avec la conduite.

Le test salivaire, dispositif de détection des stupéfiants, pose un problème avéré avec le cannabis. Le THC, principe actif, et le THC-COOH, forme inerte de sa dégradation, ont une persistance dans le corps, bien au-delà des effets de l’ivresse cannabique.
A contrario de l’alcool dont les traces s’estompent à mesure que se dissipent ses effets.
L’imprégnation du cannabis comporte beaucoup de variables : elle est entre autres, fonction de la fréquence de l’usage, du métabolisme et de la corpulence de l’usager, elle peut même se manifester sous forme de cannabisme passif.

De nombreuses études attestent qu’il est impossible d’établir une corrélation entre le taux de THC et de ses métabolites dans les fluides corporels, et la capacité à conduire, et concluent à la non-validité de ces analyses d’imprégnation cannabique. [1]

Nous, policiers, estimons qu’il est nécessaire, pour qu’elles soient efficientes et intelligibles pour les contrevenants, que les lois que nous appliquons soient justes et équitables.
L’usage de stupéfiants est un délit, soit. Mais c’est en flagrant délit que la répression s’applique.
La conduite après usage de stupéfiants telle que définie par la loi n’a rien du flagrant délit quand un test salivaire ou sanguin a détecté un métabolite dégradé et inactif du cannabis. Et donc que le conducteur a pu consommer plusieurs jours ou semaines avant son interpellation, et sera injustement pénalisé.
Ce n’est ni plus ni moins qu’une extension abusive de la répression du délit d’usage, une sorte de court-circuit destiné à le sanctionner hors flagrance.

Nous sommes très attentifs à tout ce qui améliore la sécurité routière, et il ne s’agit pas là de nier le danger de la consommation de produits susceptibles d’altérer les fonctions motrices et cognitives d’un conducteur. Ni de prétendre que le cannabis n’est pas dangereux derrière un volant : il l’est.

Nous estimons que le test salivaire est inadapté, et qu’il convient de le remplacer, à l’instar de beaucoup de pays, par un test comportemental visant à déterminer tout à fait concrètement l’aptitude à conduire.

Un test comportemental consiste en une batterie de vérifications que l’agent interpellateur effectue en quelques minutes sur le lieu du contrôle en cochant ou non les cases d’une check-list. Cette liste recense des points tels que comportement, démarche, coordination des mouvements, observation du visage, élocution.
Si rien de particulier n’est relevé, le contrôle routier est terminé. Si le nombre de cases cochées matérialise un doute, un test salivaire est alors effectué.

Un tel test présente l’avantage de la cohérence : c’est bien l’altération de la capacité à conduire qui est recherchée.

Un autre atout d’un tel dispositif serait la possibilité d’identifier les conducteurs qui ont pris le volant sous l’effet de médicaments rendant la conduite dangereuse. Les Français sont nombreux à consommer des benzodiazépines, psychotropes dépresseurs incompatibles avec la conduite, et aucun test ne détecte ces molécules. Il faut qu’il y ait un accident grave et que les assurances s’en mêlent pour que des analyses attestent de leur présence.

Les tests comportementaux sont donc adaptés à toutes les substances compromettant la sécurité routière. Ils ne requièrent aucun matériel, juste l’attention des forces de l’ordre formées à cette pratique.

En Europe [2] [3], en Amérique du nord [4] [5], un grand nombre d’États ont adopté ces tests comportementaux, les estimant plus adaptés et fiables que les tests salivaires, qui en outre présentent un nombre de « faux positifs » non négligeable, et très pénalisants.
 
Parce que l’efficacité et l’équité devraient présider à l’élaboration de la loi, et ne laisser place ni à l’arbitraire, ni au dogmatisme, la sécurité routière ne peut être le prétexte d’une politique de contrôle et de sanction des usagers de drogues quand la mise en danger d’autrui n’existe pas.

Le collectif Police Contre la Prohibition vous demande :

  • La mise en place de tests comportementaux et de réflexes en lieu, place et préalable du test salivaire,

  • La réécriture de la loi, qui viserait la conduite « sous emprise » - et non « ayant fait usage » - de produits stupéfiants ou de toute autre substance psychoactive incompatible avec la conduite.

 

Le collectif Police Contre la Prohibition

Paris, le 11 février 2020

Références :

[1] Michigan: Status of medical and recreational marihuana laws and driving per se limits
(étude la plus récente et complète ayant été faite à ce sujet)

[2] Europe: Legal approaches to drugs and driving - EMCDDA

[3] Belgique : Code de la route - check-list standardisée

[4] Québec : Épreuves de coordination des mouvements

[5] USA - SFST : Standardized Field Sobriety Tests

Article L235-1 Code de la route (stupéfiants)

Article L234-1 Code de la route (alcool)

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10 Mai 2019

 

Policiers et gendarmes du collectif Police Contre la Prohibition et du syndicat Sud-Intérieur, usagers de drogues des associations ASUD, CIRC, Norml-France, Principes Actifs, Psychoactif et Techno-Plus, et la Ligue des droits de l’Homme signent ensemble un appel à réformer la législation, partageant les mêmes constats et mêmes revendications à propos de la répression de l’usage de stupéfiants et de ses conséquences.


La question des drogues se place avec force arguments sur le plan de la santé et celui, essentiel, de la réduction des risques, laissant entre les lignes du débat, la réalité de la répression, son mécanisme et ses non-dits.
Or, c’est une question centrale. La politique des drogues est policière avant même d’être judiciaire.
Comment l’oublier alors que figure aujourd’hui dans la loi, l’amende forfaitaire délictuelle ? Ce dispositif met à mal les droits des usagers-justiciables, il fait des forces de l’ordre une autorité de constatation, de poursuite et de jugement, au mépris de la séparation des pouvoirs, et bien que figurant dans le Code de la santé publique, et s’appliquant à une conduite individuelle et à risques, il brise le lien avec… la santé publique.

Exactement calibrée pour constituer un appel d’air à la politique du chiffre, l’amende forfaitaire renforce l’arsenal répressif, et compliquera l'action des forces de l'ordre par une exigence accrue de "résultats", au prix d'un surplus de tensions et d’hostilité réciproque, dans les quartiers qu'on leur demande - selon les mots du gouvernement - de "reconquérir", alors qu’un apaisement police-population est urgent.

Tandis que d’autres pays font évoluer leur législation, et qu’au nom de la santé et du droit, nombre d’experts appellent à lever les mesures répressives, la France, pays le plus répressif d’Europe, s’obstine dans une logique prohibitionniste .
La consommation de cannabis et de cocaïne bat des records . La preuve est faite depuis longtemps que la sanction ne dissuade pas, et qu’à tous égards, la politique répressive menée depuis 1970 est un échec.

Cette répression est pourtant intense. Les forces de l’ordre consacrent plus de la moitié de leur activité d’initiative à interpeller et mettre des usagers de drogues en garde à vue, pour un délit mineur, sans victime, ni enquête puisqu’il est élucidé au moment où il est constaté.

Le délit d’usage de stupéfiants n’est qu’un prétexte. L’utilisation de statistiques ethniques par d’autres pays indique un tout autre aspect de cette traque à l’usager.
L’argument sanitaire est un alibi, et celui de la sécurité publique, un leurre.

C’est une forme de contrôle social qui s’opère, et il est plus juste de parler de répression des usagers et de criminalisation de groupes sociaux et d’individus, que de stricte répression d’un délit.
Contrairement aux autres infractions, l’action policière s’applique aux usagers de drogues pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’ils font ou ont au fond des poches.

Ce principe n’est pas nouveau. Aux USA les hippies ont payé le prix pénal de leur consommation de cannabis et de psychédéliques parce qu’ils contestaient la guerre au Viet-Nam, la guerre à l’héroïne visait la communauté pauvre afro-américaine. Aujourd’hui, le prétexte de la répression des Noirs est le crack, bien plus sévèrement puni que la blanche cocaïne, alors que le principe actif est le même. Pendant ce temps, la classe moyenne blanche s’intéresse de trop près aux opioïdes et en meurt. Les overdoses se comptent par centaines de milliers. C’est pour ces usagers de drogues, qu’aujourd’hui l’Amérique place la santé devant la sanction. Cherchez l’erreur ?
En France, la loi de décembre 1970 a été votée sous pression du gouvernement, par des députés peu convaincus du bien-fondé de la répression de l’usage de drogues, en réponse et injonction morale aux contestataires de mai 68 qui n’avaient cessé de vouloir refaire le monde.

Cette répression aux allures d’automatisme pavlovien, s’inscrit donc dans une culture policière qui consiste en des pratiques discriminantes, injustes, parfois brutales. C’est la jeunesse visible dans l’espace public, les quartiers populaires, la précarité, l’origine immigrée, le faciès et l’apparence, qui sont ciblés via des contrôles d’identité.

La politique du chiffre - dont l’objet est de communiquer un bon indice d’activité des services, lui-même adossé à un système d’indemnités de performance qui implique toute la hiérarchie de la police et de la gendarmerie - ne peut pas se passer de la répression de l’usage de stupéfiants et du taux d’élucidation de 100% que présente ce délit. Et cette répression ne peut exister qu’à la faveur d’un ciblage particulier et de contrôles d’identité, seule activité policière qui échappe à une comptabilité méticuleuse.
 
Répression de l’usage de drogues, politique du chiffre et contrôles d’identité forment un système toxique qui ne sert ni la sécurité et la santé publiques, ni le service public.

Il n’est raisonnablement plus possible de mettre les forces de l’ordre sous pression, de leur répéter que "dix fumeurs de shit en GAV valent mieux qu’un trafiquant", et d’exiger d’eux une répression en laquelle plus personne ne croit, et des contrôles d’identité dont le seul but est de découvrir du stup, au seul motif de faire du chiffre.
La répression coûte 1.13 milliards d’euros/an au contribuable, soit 77% de l’argent public alloué à la politique des drogues, il est temps de rendre des comptes.

Il n’est humainement plus acceptable que, pour faire du chiffre, des usagers de drogues soient soumis à la sanction pénale au risque d’exclusion sociale. Ils ne sont coupables que d’un plaisir, un choix personnel, ou dans le pire des cas un problème d’addiction, de santé.
Le Portugal a dépénalisé l’usage de stupéfiants depuis 2001, et aménagé une législation hors du champ pénal, dont le succès est total. La consommation de drogues est parmi les plus basses, et taux d’overdoses le plus bas d’Europe.

Nous lançons un appel pour que la France mette fin à la prohibition, sorte d’un immobilisme aveugle, et qu’enfin les vrais enjeux des politiques publiques des drogues soient considérés.

  • Que l’article L.3421-1 du code de la santé publique qui prévoit la répression de l’usage de stupéfiants soit abrogé, et remplacé par des dispositions privilégiant le droit, la santé et la réduction des risques.
     
  • Que la mesure statistique de l’activité policière et de la criminalité n’ait plus à subir le biais de la politique du chiffre au détriment de la sécurité publique. Et qu’il soit alors envisagé que les indemnités attribuées aux cadres, puissent rémunérer d’autres missions incombant à la hiérarchie (bien-être au travail, prévention des suicides…)
     
  • Que les contrôles d’identité soient encadrés, par un récépissé, ou un chiffrage au même titre que n’importe quelle mission des forces de l’ordre.

 

Tribune publiée dans Libération
le 10 mai 2019

 

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18 Mars 2019


Suite à sa diffusion dans l’émission Droit De Suite sur LCP, débat et discussion autour des questions que ce très bon documentaire soulève : Policiers : le grand blues ?
Un film à voir absolument !

Avec François Chilowicz, auteur de Dans la tête d’un flic, Mathieu Zagrodzki, chercheur en sciences politiques, spécialisé dans la sécurité quotidienne et la police, Jean-Michel Fauvergue, député LREM de Seine-et-Marne, ancien commissaire de police et patron du RAID, et moi.
 

Deux de mes interventions :

À propos de la politique du chiffre : « Elle a toujours plus ou moins existé (..) Ce n'est pas une légende urbaine (...) Elle pose problème aux policiers parce qu'elle leur fait faire un travail qui n'a pas de sens Elle fabrique des infractions mais pas nécessairement de la sécurité. »

 

« La police est un métier à risques (…) La présence policière s'est effacée au profit d'une police d'intervention. Ça ne peut pas fonctionner comme ça. Quand les gens vous connaissent, ils ne vous caillassent pas (…) Une présence qui fait aussi office de prévention... mais si on veut reparler de politique du chiffre, la prévention n’est pas quantifiable, n’est pas comptabilisable… »

 

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Bénédicte Desforges, ex lieutenant, auteur

#politique du chiffre, #revue de presse

6 Octobre 2018

 

Pour bien comprendre la politique de répression de l’usage de drogues, et l’obsession de la police pour la chasse aux usagers, il est nécessaire de décrypter la logique de rentabilité qui anime et pervertit l’activité policière.
L’usage de stupéfiant est un délit mineur, sans victime, sans plaignant, sans danger pour autrui, sans incidence sur la résolution des enquêtes de trafic, sa répression n’est pas dissuasive, mais elle constitue néanmoins une proportion déraisonnable de l’activité policière.

La politique du chiffre est le moteur de l’activité de la police. À la qualité du travail accompli, l’administration préfère et exige de la quantité. C’est un système pervers et toxique dont les perdants sont la sécurité et le service public.

La sécurité étant un levier électoral et un outil de communication politique de premier choix, peu importe le sacrifice du qualitatif, il faut lui associer un plan com' efficace : c’est le chiffre de la délinquance. Celui-ci doit être lisible et sembler explicite pour l’opinion, et exprimer un état des lieux - dont la réalité importe moins que ce qu’on veut lui faire dire - mais en même temps, ces statistiques doivent être d’une conception suffisamment complexe pour décourager d’y regarder de plus près. On y trouve une juxtaposition de faits constatés et faits élucidés, des atteintes aux personnes et aux biens, des infractions avec et sans violence, des infractions avec et sans victime, les plaignants, auteurs et victimes sont mélangés dans la même soupe de chiffres, etc, autant de données qui de toute façon seront très peu exploitées par la police, tant la politique du chiffre est tenace, et rafle la mise face à toute stratégie cohérente à long terme de sécurité publique et de lutte contre la délinquance.

La police doit donc être en mesure de faire état de sa productivité. Comme une usine. Or la sécurité, ce que la police est censée vendre, c’est précisément quand il n’y a rien à compter. La prévention, par exemple, n’est pas comptabilisable alors qu’elle est le meilleur atout contre l’insécurité et la criminalité. Elle est efficace mais pas "rentable". Du coup, on n’en tient peu compte, elle est négligée, les flics oublient que répression et prévention jouent un équilibre juste, et sont les deux composantes indispensables du service public qu’est la police.
Le mot même a disparu des discours politiques sécuritaires. La prévention est tombée en désuétude - comme le gardien de la Paix devenu une anxiogène "force de sécurité" - et à la présence policière s’est substituée une police d’intervention.

Alors au lieu de fabriquer de la sécurité, la police fabrique des infractions et des délinquants.
C’est ce qu’on appelle les infractions révélées par l'action des services (IRAS).

Par opposition aux infractions constatées (homicides, cambriolages, etc, et plaintes enregistrées) qui feront l’objet d’enquêtes avec un taux d’élucidation incertain, les IRAS représentent la part proactive de l’activité policière.

Ces infractions, parmi lesquelles on trouve entre autres les infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS), celles au séjour des étrangers, les faux papiers, port d’armes prohibées, sont pour la plupart relevées lors de contrôles d’identité. Elles ont l’avantage comptable de présenter un taux d’élucidation de 100% : aussitôt constaté, le délit est élucidé. Et il n’y a ni enquête ni victime. Faisant partie du chiffre global de la délinquance, les IRAS boostent celui-ci en relevant la moyenne de l’élucidation : une plainte contre X pour viol + une boulette de shit = un taux d’élucidation de 50%, ce qui est une excellente "performance"…
Sur l’État 4001 tableau compilant l’ensemble des crimes et délits (sauf routiers) ce taux peut même dépasser 100% pour les ILS…
De la pure dopamine mathématique pour la politique du chiffre.

Sur une période d’un an, de septembre 2014 à août 2015 (je n’ai pas trouvé plus récent avec les précisions voulues) pour la police et la gendarmerie, on compte 207 300 infractions à la législation sur les stupéfiants :
 - 175 745 pour usage de stupéfiants
 - 19 389, usage-revente
 - 7159, trafic-revente sans usage
 - 5007, autres ILS (provocation à l’usage, etc.)
Tandis que seulement 3.4% des ILS concerne le trafic, l’usage de stups représente 85% des ILS, soit 56% des IRAS.
Autrement dit, les forces de l’ordre, quand elles en ont l’initiative, consacrent plus de la moitié de leur activité à la répression de l’usage de drogues, dont 90% de cannabis.

En même temps que les effectifs de police stagnent, les interpellations pour ILS sont en constante augmentation, c’est dire l’appétit pour cette répression.
Du mois d’août 2017 à juillet 2018 : 224 031 ILS dont 183 795 pour usage de drogues, soit 83% des ILS (nombre d’IRAS non communiqué)

Le temps est révolu où les flics de terrain mettaient leur autonomie et leur libre arbitre au service d’une activité utile et valorisante. Ils pouvaient consacrer des heures, des jours, à observer, fouiner, recueillir des renseignements, pour mettre au point une interpellation, avec une procédure qui tient la route, et avoir à la clé la satisfaction d’avoir rendu un vrai service à la société en envoyant devant la justice de vrais délinquants. Ignorer de petites infractions était un choix délibéré, presque une question d’amour-propre, au mépris de consignes de "chiffre" qui n’étaient pas encore le mode standardisé de fonctionnement policier.

Aujourd’hui, il n’est pas question pour un flic de rentrer les mains vides, il est sous pression et paramétré pour faire du chiffre. Et il l’est d’autant plus que son activité intéresse toute la chaine hiérarchique au dessus de lui, qui encaisse chaque mois des indemnités de responsabilité et de performance (IRP) (l’équivalent gendarme est l’IFR).

La politique du chiffre est donc systémique : chaque officier, commissaire et directeur est comptable des résultats de ses subordonnés, lesquels œuvreront à la performance de la brigade ou du service, et serviront déroulement de carrière, réputation, et rémunération de leur hiérarchie.
Du coté des officiers, la part fixe de l’IRP atteint 600 euros mensuels pour le grade de commandant. Chez les commissaires de police, cette part de l’indemnité s’échelonne selon le grade de 1080 à 2421 euros par mois.
À cette part fixe de l’IRP s’ajoute une part variable selon les résultats chiffrés qui peut s’élever jusqu’à 40% de la part fixe. Cette part correspondant à la performance est toutefois contingentée : elle ne sera attribuée qu’à un pourcentage prédéfini du corps des officiers et celui des commissaires, ce qui peut avoir comme effet de booster la course aux résultats entre chefs…
Pour certains postes dits difficiles ou très difficiles, la part variable de l’IRP est automatiquement incluse dans la prime mensuelle. À noter que certains de ces postes laissent rêveur… bref.

Quant au gardien de la Paix, si les bonnes grâces de son chef ou le hasard lui sourit, il touchera une fois dans l’année une sorte de bakchich appelé prime au mérite. Cette gratification dont la répartition n’est pas toujours objective génère un état d’esprit délétère dans les services mais galvanise la course au chiffre.

Tout ça pour dire que l’enjeu de la politique du chiffre est solide et motivant. Plus personne ne devrait s’étonner quand un chef de service dit à ses troupes, sans complexe ni paraphrase, qu’il préfère qu’on lui colle dix fumeurs de pétards en garde à vue qu’un braqueur.
Les IRAS sont donc le reflet de l’initiative et des priorités des policiers sur le terrain, mais surtout, cette activité, mesurée par le taux d’élucidation, est très sensible aux consignes.

Les objectifs chiffrés de la clique Sarkozy n’étaient pas un secret. Ce concept absurde consistait à définir la délinquance avant qu’elle ait eu lieu. Les consignes pouvaient alors ressembler à un inventaire de Prévert… Pour la fin de la semaine vous me servirez 13 ports d’arme blanche, 38 ILS, 1 proxénète, 24 feux rouges et 1 fermeture administrative de bistro.
Et puis il y a eu Valls au ministère de l’Intérieur qui de façon surprenante dans son discours cadre sur la sécurité a parfaitement défini la politique du chiffre. Imposture, opacité, porte ouverte à la manipulation des statistiques, outil calibré pour l’instrumentalisation politique et médiatique - exigeant que sans délai, ces pratiques cessent au nom du service public.

Par la suite, les objectifs statistiques se sont faits plus discrets, et les bilans de la criminalité moins détaillés, mais rien n’a changé. Le corps des commissaires est le gardien du chiffre et l’interface opaque entre la police et le ministère de l’Intérieur. Rien ne semble remettre en cause ces primes, et la façon de les engraisser. Ni cette énorme dépense de l’État, cet argent public dédié à la communication sur la sécurité plutôt qu’à celle-ci.
Les réserves quant à la fabrication et la manipulation des chiffres ont toutefois fait l’objet d’une mission d’information relative à la mesure statistique des délinquances et de leurs  conséquences et d’un rapport de la commission des lois en 2013 et ont été réitérées par le Sénat dans son rapport de la commission des finances sur le projet de loi de finances pour 2017.

Alors même si dans les hautes sphères de la police, il est de bon ton de nier la politique du chiffre - elle serait même une légende urbaine – au-delà d’une lecture attentive des chiffres,  l’existence même de l’IRP, et notamment de la lettre P, est l’affirmation d’un management basé sur le rendement.
La priorité n’est pas tant de générer de la sécurité et lutter contre la délinquance que d’entretenir une confusion entre activité et efficacité policière, et alimenter les statistiques de délits insignifiants qui font grimper le taux d’élucidation global.
Et d’ailleurs, qu’importe l’éthique et l’intégrité, si le taux d’élucidation ne suffit pas dans l’équation, il y a encore des solutions : ordonner une augmentation des IRAS, déqualifier certaines infractions, en reporter le mois suivant, dissuader la prise de plaintes… Une tradition de falsification indécente qui a même intéressé l’IGPN plus d’une fois.
Les statistiques ne sont pas un outil réaliste d’évaluation de la délinquance sur lequel s’appuyer pour orienter l’action policière, mais une fin en soi.

Les IRAS, et le délit d’usage de stupéfiants en particulier, sont donc essentiels à ce système qui s’enrayerait si l’usage de drogues était dépénalisé (que ce soit de fait par une pratique policière qui négligerait ce délit, ou par la loi).
Si a contrario la politique du chiffre cessait, il y aurait  moins d’obstruction à débattre de la dépénalisation de l’usage de drogues parce que sa répression, dont on sait qu’elle est vaine à tout point de vue, qu’elle est couteuse et encombre inutilement toute la chaine pénale, ne serait plus d’aucune utilité à cette bureaucratie du chiffre.

Il faut donc aller chercher des usagers de drogues, et tout commence par un contrôle d’identité, une palpation, et une fouille des poches qui ne doit rien au hasard. Toujours les mêmes poches, mêmes personnes, mêmes quartiers, à croire qu’il s’agit d’un prétexte : réprimer l’usager davantage que le délit d’usage, et qui il est plutôt que ce qu’il a fait.
Tandis que les statistiques indiquent que toutes les classes et tranches d’âge sont concernées par les drogues, la population ciblée par la répression est jeune, issue de l’immigration et la plus vulnérable d’un point de vue économique et social.

Là où l’apaisement entre police et population est urgent, la politique du chiffre attise défiance et haine réciproques et le fragile lien social se délite. Sur le terrain c’est un bras de fer à coups de violences, provocations, harcèlement et contrôles répétés. Tout ça pour si peu, pour des mots et des discours - des coups de karcher à la reconquête républicaine de territoiresmêmes logiques et mêmes échecs.
La mise en place de l’amende forfaitaire délictuelle de 200€ et la systématisation de la répression aggravera un peu plus la situation, le délit d’usage de stupéfiants verbalisé sur place par cette procédure simplifiée est un appel d’air à la course au chiffre. S’y ajouteront sans doute des outrages et rebellions du fait de l’amende elle-même.

La culture policière est marquée par une tradition de postulats indéboulonnables, tels que le laxisme de la justice, le gauchisme des juges, le coût des étrangers, l’oisiveté des jeunes, et par la désignation d’un certain nombre de boucs émissaires. Le penchant raciste qui, même s’il s’estompe à la faveur d’un recrutement diversifié, est toujours présent et susceptible d’orienter et justifier des choix d’activité. Je ne suis pas raciste mais…  ce sont toujours les mêmes qui… l’analyse sociologique s’arrête là et se veut irréfutable.
Conservatisme et morale sont aussi des marqueurs forts de cette culture, ponctuée de leitmotivs. On est le dernier rempart... dans un monde binaire de bien et de mal, peuplé d’honnêtes citoyens et des autres. La drogue c’est mal. Alors qu’on sait aujourd’hui que la répression c’est pire, la police intensifie la traque aux usagers. Il en restera toujours une sorte de mesure de rétorsion appliquée à une population qu’on aime détester. Force doit rester à la loi dit-elle encore, même si cette loi n’a jamais fait ses preuves, et que la pratique assidue de cette répression n’est pas à mettre au crédit de l’efficacité ni du sens du discernement policier. Mais sans doute faut-il s’en persuader pour ne pas complètement s’effondrer, pour l’illusion d’un métier qui fait sens, quand on sait qu’on est le rouage essentiel d’un système terriblement discutable, et d’une sorte de chaine alimentaire élucidée à 100% qui, entre autres trajectoires douteuses, va de la poche de l’usager de drogue à celle du commissaire de police.


sources :


à lire :


collectif Police Contre la Prohibition   

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Bénédicte Desforges, ex lieutenant de police

#drogues & législation, #politique du chiffre