24 Novembre 2009


  Elle s’appelait Muriel, elle était gardien de la paix.
  Elle travaillait au commissariat central du IVème arrondissement de Paris.
  Muriel, elle souriait tout le temps. C’est peut-être parce qu’elle avait les dents du bonheur, et qu’elle était jolie comme un cœur.

  Un jour de juin 2008, la radio annonce qu’un feu s’est déclaré dans un immeuble du secteur où elle est en train de patrouiller avec ses collègues. Muriel et eux ne se posent aucune question, ils se précipitent vers l’incendie. Du courage et du sang-froid, ils en ont à revendre.
  Les badauds sont déjà là, ils regardent le feu sans bouger. Avides de spectacle et de drames, comme toujours.
  Les gardiens de la paix parviennent in extremis à sauver une femme des flammes, mais malheureusement le mari de cette dernière y laissera la vie. L’intervention a été difficile, douloureuse, Muriel en restera marquée. Mais qui ne le serait pas... Ce n’est pas évident de se dire que parfois la chance et le hasard prennent des jours de repos.
  Mais Muriel le sait, elle a du métier, elle range ça dans sa mémoire avec le reste.
Demain sera un autre jour, dit-on.
  La hiérarchie félicite Muriel et ses collègues, et décide de leur attribuer la médaille du courage et du dévouement ainsi qu’une prime de mille euros.
  L’administration a des lenteurs, comme souvent, et on apprend début 2009 que les fonctionnaires de police ne seront décorés qu’au mois d’août, et que la prime leur sera versée à la fin de l’année. La vie continue, le quotidien policier aussi.

  Le 14 juin 2009 dans l’après-midi, Muriel se suicide avec son arme de service au commissariat du IVème arrondissement.

  Tout le monde est anéanti, personne ne comprend tout à fait son geste. Peut-être qu’elle souriait trop souvent, peut-être qu’elle aimait trop ses collègues pour les entraîner dans une spirale qui la rongeait de tristesse. Peut-être que sa joie de vivre lui filait entre les jours, en silence, comme du sable entre les doigts, personne n’a su le dire.
  Elle était un flic d’exception, elle connaissait son métier sur le bout des doigts, tout le monde le savait. Muriel était un exemple pour tous, elle était intègre et franche. Et plus qu’un bon flic... c’était une amie, une frangine, pour ceux qui l’ont accompagnée au travail.
  Muriel, si joliment armée de son sourire, était dévouée corps et âme à son métier.
  Mais Muriel s’est donné la mort dans un vestiaire sans donner d’explication. Tout à côté de ses collègues.

  Il y a quelques semaines, on a cru que la prime de Muriel serait reversée à ses parents, et tout le monde a pensé que c’était un héritage qui avait du sens. Le sens qu’elle aurait aimé donner à ce métier qu’elle avait tant aimé.
  Ce mois de novembre, l’administration a rejeté la demande de prime qui devait revenir à Muriel pour l’acte de courage et de dévouement qu’elle avait accompli avant sa mort.
  Parce que voilà, Muriel est morte et n’a donc plus de salaire, ni de compte en banque.
  Et dans la police, on ne plaisante pas avec le règlement.
  Moins qu’avec la reconnaissance en tout cas...

  Muriel... au diable les primes, les bons points, les félicitations et toutes ces conneries, tu sais bien que ce ne sont que des miettes de respect.
  Ce qui est important aujourd'hui, c'est que nous, on pensera toujours à toi.
  Repose en paix.

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Bénédicte Desforges

#actu police, #suicides

18 Novembre 2009

Vous pouvez ne pas être au courant, parce que peu d’écho est donné à ces morts-là, mais ces temps-ci, il semblerait qu’on dépasse le quota de minutes de silence dans les services de police.
Peut-être qu’un jour on les regroupera pour en faire des heures à décompter du temps de travail, allez savoir.

  Le suicide dans la police, on en parle très peu. Même dans la police.
  Hors période d'élections professionnelles, les syndicats ne semblent pas trouver en ces drames un sujet très porteur, préférant gérer leurs sempiternelles petites guerillas d’intérêts, et autres pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette, quand ce ne sont pas des indignations qu’on pourrait qualifier de comiques si la cotisation n’était pas si chère.

  L’administration a mis en place il y a quelques années une structure, le SSPO (Service de Soutien Psychologique Opérationnel), composée de psychologues à qui les fonctionnaires de police peuvent faire appel. Mais ce système, même s’il part d’une intention louable, a ses limites. Un flic n’a pas forcément envie de confier ses difficultés à quelqu’un qui a une place trop proche de l’organigramme policier.

  Les flics eux-mêmes ont du mal à parler, se retranchant derrière une obligation de réserve dont on ne sait plus trop ce qu’elle doit recouvrir, et dont la marge avec la liberté d’opinion ou simplement de s’exprimer est incertaine.

  Quant au nombre de suicides, là encore c’est le flou. Et c’est dommage dans une administration qui sait à ce point jouer de précision sur les chiffres, que ce soit le nombre de délinquants recensés dans la nuit du 12 octobre au 28 juin, ou un objectif de gardes à vue à la décimale près pour la semaine dernière.
Pour le suicide, à part une estimation officieuse de un par semaine, pas moyen de savoir. Le chiffre selon la police n’est pas disponible.
Et l’autisme est bien partagé.

  Mais il y a une raison à tous ces suicides, une seule et même raison invoquée : "les problèmes personnels"...
Quelle bonne blague, ces mots prétextes qui ne veulent absolument rien dire, et qu’on assène en urgence, avant les obsèques, comme un rempart contre une accusation qui ne manquerait pas de tomber.
Bien sûr qu’un suicidé a eu des problèmes personnels, un très gros problème même, un problème fatal dirigé contre sa personne pourrait-on dire.

  D’ailleurs, on se suicide partout à cause de problèmes personnels, et les patrons sont des Pilate, la profession n’a rien à voir avec tout ça, même quand on se pend dans un atelier ou qu’on se tire une balle dans la tête dans un commissariat de police. Il ne faut surtout pas y voir de message subliminal, mettre fin à ses jours sur son lieu de travail n’est qu’un hasard de la vie…

  Admettons pour les problèmes personnels. Mais dites-moi, pourquoi les flics en auraient-il plus que dans d’autres professions après tout ?
Et d’ailleurs qu’est-ce au juste qu’un problème personnel ?
Et s’il s’agissait dans la plupart des cas d’une perte de repères, de vies de famille ou vies de couple qui explosent en plein vol ? Si les fonctionnaires de police ne sont pas recrutés en fonction d’une sensibilité exacerbée, s’ils ne sont pas plus sentimentaux et sujets au bovarysme, plus vulnérables psychologiquement que la moyenne des Français, quel peut être le dénominateur commun de tous ces flics qui se suicident ?
Voyons voir… j’ai bien une idée : et si c’était leur métier ?

  Si c’était ce métier qui contribuait plus que pour d’autres à dégrader l'estime de soi, et la vie privée au point qu’elle ne soit plus un refuge, au point qu’il n’y ait plus de vie après le boulot ?

  Le métier de flic de terrain n’engendre pas tous les jours la joie de vivre. Par définition, là où il y a besoin de police, ça ne va pas fort.
  La police doit gérer une gamme très large de dysfonctionnements humains et sociaux, et mettre les mains dedans. Dont la délinquance sous toutes ses formes.
C’est pourtant un métier qui pourrait être – et qui l’est dans certains contextes – très épanouissant et valorisant.
  Les facteurs extrinsèques du métier de flic ne sont pas ceux qui changent le plus. La délinquance et la sécurité sont des préoccupations sociales permanentes dans le temps. Les délinquants n’ont jamais été d’aimables, respectueux et inoffensifs personnages. En outre, si la mutation de la délinquance est une chose, l’augmentation exponentielle qu’on nous annonce dans divers scenarios catastrophe éminemment politiques en est une autre. (l’écho fait par les médias donne l’illusion de l’émergence de certains crimes et délits dont la fréquence n’a pourtant pas varié depuis des décennies.)

  En tout état de cause, la déprime policière est bien moins liée à la difficulté de lutter contre la délinquance et à tout ce que cela suppose de désamour, d’irrespect et d’impopularité, qu’aux conditions de travail ET une certaine façon de travailler.

  On se suicide plus en Sécurité Publique qu’en Police Judiciaire.
  Le risque, la fatigue, les horaires difficiles et leurs incidences sur la vie privée, les coups au moral, les insultes, les atteintes à l’intégrité physique, bref tout ce qui jour après jour abime le flic en uniforme, ne peut être ignoré d’une société pour qui il est indispensable, et surtout du système qui l’emploie.

  Le policier se plaint de mésestime aussi bien de la part des citoyens qu’il sert (mais ça n’a jamais été au beau fixe), des médias qui ne font écho qu’aux incidents le mettant en cause (on ne parle que de ce qui est mal fait, ce qui est bien fait ne se remarque pas), que de sa propre administration (par le passé, il y a eu d’autres méthodes de management, quand on parlait de diriger du personnel et pas de gestion de ressources humaines… )

  La pression liée à la culture du résultat est insupportable, d’autant plus que la preuve de son incidence sur la délinquance est loin d’être faite.
  La hiérarchie est devenue comptable, gestionnaire de statistiques, elle se déshumanise alors même que le métier de flic est peut-être celui qui justifie le plus du besoin d’écoute et d’harmonie entre les grades.
  La dérisoire prime au mérite a créé une forme de compétition chez certains, fragilisant ce qu’il y avait de plus sécurisant et confortable : l’esprit d’équipe et la solidarité.
Jamais le policier en tant qu’individu n’a été aussi insignifiant.
Jamais il n’a été soumis à une telle pression.
« Ceux qui sont fatigués, dehors ! » disait il y a peu le chef de l’État, s’adressant aux policiers et aux gendarmes, le même jour qu’était annoncée une baisse d’effectifs considérable, et la consigne de mettre le paquet sur le Chiffre.
Ita misa est.
Il lui faudra faire plus avec moins…
Et sans se plaindre. Et en sortant de scène discrètement.

  Aujourd’hui, le réconfort moral souhaité par certains est loin d’être suffisant.
La meilleure cellule de crise psychologique est et restera toujours le huis clos de la voiture après une intervention difficile.
  Parler des suicides dans la police, sortir de la conspiration du silence, ce que tous les flics réclament à corps et à cris, ce n’est pas assez non plus. Un temps de visibilité, quelques lignes dans la presse pour faire le jeu médiatique, ça défoule, ça ne console même pas, et ça s’arrête là.

  Ce ne sont pas les métastases qu’il faut soigner quand le mal est fait, mais comme partout, comme pour tous, pour tout salarié, se demander comment on en est arrivé là. Et prendre parfois sa part de responsabilité, quand on a des fonctions de commandement. Ou de représentation des effectifs.
  Et faire preuve de maturité, se dire que si certains – des syndicats ou de l’administration policière – sont défaillants, il appartient à chacun de revisiter le mot solidarité. Et de voir comment il peut le décliner.

  

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Bénédicte Desforges

#actu police, #suicides

19 Octobre 2009

  C’était au quatrième étage d’un petit immeuble modeste de la rue du Poteau. Il n’y avait pas d’ascenseur mais un escalier étroit qui desservait deux appartements par étage. Un escalier ancien, avec un vieux tapis tout râpé et défraichi, et une jolie rampe en bois, lustrée par des générations de mains impatientes ou fatiguées.
  L’appel était parvenu au standard, cette fin d’après-midi pluvieuse. Une voix faible, à peine audible, quelqu’un qui disait ne plus pouvoir bouger, et qu’il fallait venir l’aider, avant de raccrocher. Nous avons ouvert la porte sans difficulté, et aussitôt une odeur nauséabonde a envahi le palier. L’appartement était sombre, les rideaux étaient tirés et aucune lumière n’était allumée.
  « Je suis là » a dit une voix.
  Nous sommes entrés, et après avoir franchi un minuscule vestibule, dans le salon, nous l’avons vue.
  Elle était énorme. Incroyablement grosse.
  Assise dans un fauteuil qu’elle recouvrait complètement de plis de chair comme autant de débordements inertes de son impossible corps, son visage simplement rond semblait émerger d’une gangue de graisse qui n’était pas vraiment elle.
  Elle était épuisée. Depuis l’avant-veille, elle avait en vain tenté de se lever de son siège, et à force de prendre appui sur les accoudoirs qui avaient fini par céder, ses forces l’avaient abandonnée. Elle avait ainsi lutté contre elle-même, durant deux jours, simplement pour pouvoir se lever et faire au moins un pas. Et c’est quand à leur tour, le courage et l’espoir l’avaient lâchée, qu’elle s’était résignée à tendre la main vers le téléphone et appeler au secours.
  Elle faisait bien plus de deux cents kilos, et elle s’était pissé et chié dessus. Elle n’avait de cesse de s’excuser, elle était terriblement gênée.
  En attendant les pompiers, nous lui avons demandé si elle avait de la famille ou un proche à prévenir. Personne. Oh si, elle avait bien une fille, mais elle ne l’avait pas vue depuis des années. Depuis cette maladie qui l’avait horriblement transformée, ce cancer soigné à hautes doses de cortisone, ces dizaines de kilos contre un sursis aléatoire, et les regards qui se détournent ou s’attardent trop, et la famille qui espace ses visites, et les amis qui s’éloignent aussi... C’est ce qu’elle expliquait sans le dire tout à fait, pleine de délicatesse pour tous ces absents qu’elle excusait, entrecoupant ses phrases d’inspirations difficiles et rauques. Elle parlait d’eux de manière attendrie, les plaignant presque de leur infliger sa propre existence et s’appropriant leur honte.
  À ce moment-là, c’était elle qui nous attendrissait, elle n’était face à nous qu’un immense tas inerte, de chagrin et de monstrueuse impuissance que nous partagions malgré nous, les bras ballants à la regarder haleter. Nous nous sommes tous trois accroupis autour de son fauteuil, surmontant des haut-le-cœur et la pestilence de ses excréments, et lui tenant les mains, lui avons expliqué qu’elle allait être emmenée à l’hôpital, qu’on allait la requinquer, la soigner, qu’elle n’aurait qu’à se laisser dorloter, et qu’elle reviendrait chez elle sur ses deux pieds. Elle nous regardait tristement de ses yeux las et cernés, et elle me faisait penser à un énorme poisson hors de l’eau, cherchant un souffle pour encore une fois s’excuser d’une toute petite voix.
  Les pompiers sont arrivés et ont posé le brancard au sol. Nous leur avons prêté main forte pour dégager la dame de son fauteuil, la faire glisser et l’allonger tant bien que mal. D’un regard, nous avons également convenu avec eux de les aider à la porter, en doublant le nombre de mains nécessaires de chaque côté. À peine avions-nous soulevé le brancard qu’il s’était brisé.
  La femme était tombée avec le bruit sourd de sa tête heurtant le parquet et une douloureuse expiration. On ne savait plus comment s’excuser et pour la forme, nous maudissions le matériel, la fonction publique et tout ce qui nous passait par la tête.
  « C’est pas grave, c’est pas grave… » disait-elle, se frottant le crâne en grimaçant, et désemparés nous contemplions ce corps gigantesque, tout en vagues de graisse, répandu à nos pieds.
  « Madame, pardonnez-nous, on aurait dû faire gaffe. Les pompiers ont appelé du renfort, on va nous apporter du matériel en bon état. Pardon, madame. »
  Debout au dessus d’elle, je voyais son visage à l’envers. Elle nous souriait.
  « Mes pauvres petits, je vous en cause du souci… »
  Et nous de protester…
  « Mais non, voyons ! On est là pour ça ! »
  Le nouveau brancard est arrivé, nous avons encore une fois soulevé la grosse dame, et nous l’avons recouverte de son manteau et d’une couverture. Les deux battants de la porte d’entrée avaient été ouverts pour nous ménager un passage suffisant, et nous avons amorcé la descente de l’escalier. Ça a bien dû nous prendre une demi-heure. Nous étions en sueur, à chaque pallier nous faisions une pause et changions de côté pour délasser nos mains endolories. Jamais un escalier ne nous avait paru aussi biscornu, jamais aucune marche ne nous avait semblé aussi haute. Arrivés au rez-de-chaussée, nous étions perclus de crampes, et c’était à notre tour de manquer de souffle.
  En franchissant les quelques mètres de trottoir qui nous séparaient du camion rouge, un des pompiers dérapa sur le bitume glissant de pluie, et s’étala de tout son long en poussant un juron, tandis que son équipier seul à la poignée du brancard grognait sous l’effort. Après avoir pesté contre ces escaliers de vieux immeubles si malcommodes, nous accablions la voirie, la mairie et tous les services publics du monde, de laisser des trottoirs si dégueulasses qu’il en devenait dangereux de sortir de chez soi. Et la dame-baleine souriait franchement.
  Nous avons hissé la civière dans le véhicule, et je suis restée à ses côtés, mes collègues devant nous rejoindre à l’hôpital. En chemin, elle était moins blême, elle me demandait si je n’avais pas froid tandis que je réajustais la couverture sur elle.
  Arrivés aux urgences, un infirmier franchissant la porte automatique à toute allure, se précipita vers nous en poussant devant lui son matériel habituel. Dès que nous avons ouvert les portes arrière, il eut un regard médusé, dit « Oula... » et repartit en courant pour aussitôt revenir avec un grand lit à roulettes.
  J’étais cramoisie de honte. J’aurais voulu que nous soyons tous énormes, obèses, impotents. Et soudain, j’ai entendu un grand rire derrière moi. Un rire clair, gai, léger.
  C’était la grosse dame.
  « Autant mettre un éléphant dans une soucoupe ! »
  Elle riait à en pleurer, et nous avons ri avec elle.

extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

1 Octobre 2009


« Cessez de parler de viol, il n’y a pas viol dans cette histoire… [le journaliste : "mais elle a treize ans..."]… Vous avez vu les photos, elle fait vingt-cinq ans, donc il faut cesser de parler de viol. » (Costa-Gavras) (source Europe 1)

« A son arrivée, il l'abreuve de champagne et de drogues, prend des photos d'elle nue dans un bain, puis, malgré la résistance qu'elle lui oppose, réussit à la forcer à avoir une relation sexuelle. "Je disais : Non, non. Je ne veux pas aller (dans la chambre). Non, je ne veux pas faire ça. Non" (Samantha Geimer dans un entretien en 2003)

« Roman Polanski, un cinéaste de dimension internationale (…/…) De le voir ainsi jeté en pâture pour une histoire ancienne qui n'a pas vraiment de sens et de le voir ainsi seul, emprisonné, alors qu'il se rendait à une manifestation où on allait lui rendre hommage, c'est-à-dire ainsi pris au piège, c'est absolument épouvantable »
(Frédéric Mitterrand, ministre de la culture)

  Ce qu’il a fait le Polanski, ce n’est que du banal.
  Pas plus banal, croyez-le, que le viol d’une mineure sous alcool et stupéfiants.
  Qu’elles sont jolies ces lolitas, il faut dire… les fruits verts comme les appellent les grands auteurs-artistes-baiseurs consacrés. Et puis l’époque engendrait la tentation, rappelez-vous. Ces années-là, il était de bon ton de clamer qu’on disposait de son corps comme bon semblait. Il était tellement dicté qu’on s’oblige à disposer de son corps, que les femmes récemment pilulées ne savaient même plus dire – privées qu’elles étaient de l’argument de la peur d’enfanter ou d’avorter – qu’elles n’avaient simplement pas envie d’une baise à la mode. Et puis, foin des limites d’âge bêtement conventionnelles, le dictat était tel qu’il était d’aussi bon ton d’initier les enfants à disposer de leur corps en disposant du leur.
  Une certaine littérature des années 70 en témoigne abondamment.

  Donc, Polanski était alors un banal connard à la mode.
  Bien dans son temps, et particulièrement bien dans son milieu où, quand on peut sans effort tout s’offrir dans la catégorie légale et consentante, on se laisse aller aux sulfureux interdits, on se laisse aller tout court d’ailleurs, parce que quand on s’appelle Polanski, et qu’on n’est pas un pauvre lambda qui prend le risque d’un avocat commis d’office dix minutes avant la prononciation d’une peine lourde, là, on peut tout oser sans excès d’états d’âme. Il devait être un honneur d’avoir été tringlée par Polanski, non ? Sauf que… Sauf qu’il faut se figurer la scène… Baisée, torchée, droguée à treize ans par un homme de trente de plus. Même si le chef d’accusation de viol a été levé, parce qu’il suffit de plaider coupable, d’indemniser la victime, et que la justice américaine est ainsi faite, on a du mal à se dire - viol à part, donc - qu’il pouvait y avoir mesure et consentement. Les autres chefs d’accusation sont entre autres la sodomie et la "copulation orale". Rien que ça…
  Voilà pour les faits, donc reconnus par l’artiste, et payés à crédit par une sorte d’impitoyable préventive de quarante jours de prison.
  Et voilà un Polanski qui fuit la justice depuis trente ans parce que celle-ci n’en a pas exactement fini avec cette affaire. C’est le droit, dura lex sed lex.
  Parce que Polanski, tout génie du 7ème art qu’il est ou qu’on le dit être, est un pédophile. Il faut appeler les choses par leur nom, s’il ne l’était pas, une fille de treize ne l’aurait pas fait bander au point d’un passage à l’acte.
Et l’artiste s’est fait idiotement gauler sans s’y attendre, c’est ballot mais on ne peut pas tout prévoir.
  Alors finalement, ce qui me choque commence à partir de là. À partir de cet odieux traquenard tendu par les flics, ravis de capturer une racaille pipeule, et complices d’une ignoble justice sans complaisance avec un plaisant et talentueux vieillard vaguement amnésique, qui de toute évidence, même la très fraiche chair, ne baise plus que sous viagra.
  Je blague.
  Polanski peut rester en liberté, je m’en fiche, la justice en voit d’autres. Il peut finir ses jours en prison, et même vivre une belle et charnelle histoire d’amour plus ou moins consentie avec ses codétenus comme c’est la coutume, je m’en fiche autant.
  Ce qui me choque est cette cohorte de grands du milieu qui d’une seule voix, s’émeuvent sur le sort ô combien injuste et ignominieux de Polanski le martyr.
  Cet élan corporatiste, à qui le ministre de la culture de tous les Français - même les Français moyens bourricots plein de principes psychorigides- a ouvert grand les portes d’une indécente protestation.
  Ces soi-disant artistes qui ne sont finalement qu’une caste friquée et décadente, à trouver invraisemblable que le droit puisse s’appliquer au sieur Polanski. Et qui le disant, l’affirmant sans honte et sans retenue, ne démontrent que leur croyance en une justice de classes, et ramènent le concept du droit au moyen-âge, quand la sanction du crime de viol respectait une géométrie variable selon le statut social de l’auteur et celui de la victime.
  Artistes dénués de toute intelligence et tout recul dès qu’il s’agit de défendre cet homme, qu’ils réfugient sans scrupule derrière le souvenir de la déportation, du ghetto et de la shoah comme une énième circonstance atténuante, au motif de laquelle il deviendrait intouchable. Sans parler de l’âge de cet exemplaire père de famille. Si l’âge exonère, faut-il s'attendre à une mobilisation émue pour condamner la traque de génocidaires séniles ?

  Voilà donc la voix dissidente de l’Art.
  Des artistes qui ne sont plus la voix d’aucun génie quand il s’agit de l’ouvrir et de convoquer la presse, mais juste la voix d’eux-mêmes, de leur caste.
  Minables soi-disant artistes qui ne savent plus démontrer la salvatrice subversion de l’Art qu’à travers ce genre de soutien aveugle et sans vergogne, ou parfois plus modérément, parler au nom de gens – étrangers expulsés, handicapés de toutes sortes, enfance maltraitée, etc – dont ils n’ont strictement rien à foutre à part en faire les supports promotionnels de leurs hypocrites prises de position sans conséquences, et sans autre engagement que le prêt de leur image soigneusement botoxée.
  Il faut les voir, les entendre, se succéder tour à tour sur les plateaux des médias compatissants, expliquer comment fonctionne le Droit, plaider l’oubli unilatéral et l’excuse gériatrique, dispenser des circonstances atténuantes, tous autant qu’ils sont, d’un coup, spécialistes du droit international, et du droit de France et de Navarre.
  Il faut l’entendre pour le croire, quand cette fille de treize ans, à la grâce d’un écœurant glissement sémantique, devient une "jeune femme" qui n’était déjà plus vierge, la bougresse, au moment des faits, ce qui aurait pu lever les dernières hypothétiques réticences de Polanski.
  Il faut la lire cette consternante pétition qui de jour en jour s’allonge, évoquant la neutralité de la Suisse sans le moindre début de commencement d’idée de ce que recouvre ce mot, qui suppose une immunité des artistes dès lors que le territoire est un tapis rouge, et enfin qui ose voir en l’arrestation de Polanski une forme d’atteinte à la liberté d’expression.
  Faut-il manquer de pudeur et de sens commun pour se risquer à apposer sa signature sous ce qui ne suggère qu’un catalogue de privilèges reconnus aux notoriétés des génériques.
  Mais cela semble tellement chic de soutenir Polanski, de s’outrager dès qu’on rappelle la nature des faits passés, c’est tellement simple de ne voir en lui qu’un artiste maudit en proie à la scandaleuse justice des hommes quand on joue de solidarité entre demi-dieux.
  C’est tellement excitant d’un point de vue créatif de transformer le crime, un des pires qui soit, en épisode romantique de la vie d’un homme, avec une très esthétique caution culturelle d’impunité.

  L’Art fait pourtant passer toutes les idées et subversions imaginables.
  Dérangeantes, émouvantes, magnifiques, dégueulasses, exaspérantes, choquantes, qu’importe.
  On a aimé Mort à Venise, Lolita, Lemon Incest, Petite, et j’en passe.

  Mais quand un sordide reality-show ne trouve comme public que la grande famille du show-biz, unie dans un même mépris du droit et des sans-noms, on peut se dire que l’Art a de bien sinistres ambassadeurs.

  Parce qu’un artiste hors de l’Art convoqué dans une brigade des mineurs, c’est quand même pas très glamour.
 

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Bénédicte Desforges

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