2 Octobre 2011

critique de Police Mon Amour
de Joël Jégouzo pour K-libre
source

Nouvelles chroniques de la vie ordinaire des flics de quartier, amères, résolues, en forme d'adieu au métier de policier... Bénédicte Desforges récidive. Un nouvel opus de chroniques ordinaires d'une vie de flic pourrait-on croire. De nouvelles anecdotes donc, la police en est riche. Du cocasse, du nostalgique, de l'éprouvant. Les folles poursuites dans les rues au volant de voitures délabrées, ponctuées de scènes de vie d'un commissariat de quartier désemparé, impuissant à répondre aux besoins en sécurité d'une société plus désemparée encore que ne le sont ses flics.
Rien de bien nouveau croit-on en première lecture, l'exercice pourrait être repris, encore et encore, tant la comédie humaine y prête depuis ce poste d'observation. Et puis c'est autre chose qui monte sous une écriture plus amère que dans le premier opus.

Bénédicte Desforges convoque bien encore la troupe des Anciens pour tenter de donner un peu de corps au métier, mais on sent que l'énergie n'y est plus. Qui veut être flic de nos jours ? Pour faire partie de ces métiers impossibles : éduquer, soigner, réprimer ? Les mêmes histoires donc, la peur récurrente et le manque de moyens, la moquerie des braqueurs, les dialogues loufoques patrouillant une société dégradée, aux abois.
Les mêmes histoires, c'est cela l'insupportable peut-être. Et des commissariats au sein desquels la parole se dérobe, même celle du trop plein d'anecdotes justement, où l'on palabre autour d'une cafetière tel un vieux rescapé, sans parvenir à donner du sens à ce que l'on dit. Demain il n'y aura plus d'Anciens observe l'auteure, les flics ne font pas exception. Il n'y aura que des nouveaux, des jeunes trop vite jetés dans l'incroyable dénuement de leur service.

Une fin de partie en somme que ce dernier opus, et c'est là que Bénédicte Desforges touche au plus juste, à signer des adieux émus, enfiévrés d'une sourde colère. Car elle est terrible, cette police exsangue, qui n'a plus besoin des hommes a-t-on décidé en haut lieu, quand seules les statistiques comptent. Terrible, ce tableau d'une société dans laquelle les flics ne servent plus qu'à arrêter des voleurs de boîte de thon de six ans...

Citation :
"Moi, je regardais vers nulle part, j'avais juste un voleur de six ans à mes côtés, un voleur de boîte de thon."

BD Flic

Voir les commentaires

B. Desforges

#revue de presse

29 Septembre 2011

  Penchés au dessus de la photo, on regarde notre alignement aléatoire et nos jeunes sourires. On se cherche, on se retrouve, on se reconnaît. On est tous là.
  On est serrés les uns contre les autres, nos épaules se touchent, il y a des bras dessus, des bras dessous, et des amitiés enlacées.
  Nos uniformes sont neufs et fiers. Nous aussi.
  C'était il y a des années.

  « Lui, qu’est-ce qu’il est devenu ?
  - Lui ? Il n’est pas resté longtemps chez nous. Il a passé le concours, et il est devenu juge d'instruction.
  - Et lui ?
  - Concours aussi. Il est commissaire. Dans une brigade centrale.
  - Et lui ?
  - Au moins commandant aujourd’hui.
  - Et elle ?
  - Brigadier-chef à l’école de police. Un retour aux sources.
  - Et lui ?
  - Lui, il s’est marié avec elle, que tu vois là. Et ils travaillent ensemble.
  - Et lui ?
  - Muté chez lui dans le sud.
  - Je m’en souviens maintenant, il ne parlait que de ça, de sa jolie maison dans une petite ville tranquille près de la mer.
  - Il a fait plus de dix ans en Seine-Saint-Denis. Et le premier soir de sa première vacation là-bas, sous le soleil, dans le chant des cigales, il se rend sur un différend familial et il se prend un coup de couteau dans le ventre. Il a failli y rester.
  - Et lui ?
  - Permanent syndical, franc-maçon et engagé politiquement.
  - Une vraie carrière de flic, quoi... Et lui ?
  - Ah lui, il va très bien. Enfin, beaucoup mieux. Il s’est plutôt bien remis de la balle qu’il a pris dans la tête sur un braquage.
  - Et lui ?
  - Il a démissionné. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.
  - Et lui ?
  - Révoqué. Il a collé une baffe à un type qui venait d’agresser une vieille.
  - Révoqué ?
  - Oui. L’agresseur était mineur. Un mètre quatre-vingt-cinq, quatre-vingt kilos de muscles, mais mineur. Et mâchoire cassée.
  - Et elle ?
  - Révoquée aussi. Film de boules. En uniforme. L’IGS n’a pas trouvé ça excitant.
  - Et lui ?
  - Alors lui, je ne sais pas ce qu’il a fait, mais il est sous-brigadier au long cours dans un placard. Et dépressif parait-il.
  - Et lui ?
  - Mort dans un accident de voiture.
  - Et lui ?
  - Suicidé.
  - Et lui ?
  - Il a flingué sa femme, et il s’est suicidé.
  - Et toi ?
  - Moi, ça va bien ! Et toi ?
  - Je ne sais plus. »

récit extrait de Police Mon Amour

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

24 Septembre 2011


Lettre ouverte aux élus et aux médias

 

Bonjour,

Depuis des années, l’un comme l’autre, lors de nos carrières respectives de policiers puis au cours de nos activités d’auteurs de livres spécialisés sur la police, nous n’avons eu de cesse de nous préoccuper de manière active du phénomène des nombreux suicides dans l’institution policière.

Nous avons tous les deux écrit de nombreux articles et participé à de multiples interviews pour alerter publiquement sur ces décès dont la moyenne reste désespérément stable (entre 45 et 50 par an) malgré la mise en place après le pic de l’année 1996 du Service de Soutien Psychologique Opérationnel (SSPO).
Notre but n’est pas la polémique partisane, une telle utilisation serait indécente pour la douleur des familles et des proches des victimes qui, même des années plus tard, reste vive.

Les quatre suicides du 22 septembre dernier sont un nouvel appel, terrible par sa répétition, à une réaction la plus déterminée et prompte possible.

L’urgence pour les policiers, mais aussi, nous en sommes persuadés, pour la majorité des citoyens, n’est plus au constat mais à une recherche volontaire de solutions novatrices de prévention, attendues depuis des années par les effectifs, pour endiguer enfin de manière sensible cette hécatombe.

Nos ouvrages, nos contacts quotidiens avec les milliers de policiers qui font partie de nos réseaux, nous ont permis, avec eux, de rédiger une série de propositions pertinentes pour agir avec volonté et plus d’efficacité dans la prévention des suicides qui endeuillent trop souvent la Police Nationale.

Merci à vous d’en prendre connaissance, de relayer ces préconisations, complémentaires au dispositif existant, peu onéreuses et faiblement mobilisatrices en personnel, et de rejoindre les policiers dans cette volonté de préserver des vies, la leur comme celles de leurs collègues.
 

Marc Louboutin et  Bénédicte Desforges  

 

PRÉCONISATIONS POUR LA PRÉVENTION DES SUICIDES
DANS LA POLICE
:



- Engager, par le Ministère de l'intérieur, dans ses indicateurs de suivi des unités une démarche de mesure qualitative des relations d’écoute et d’échanges entre les personnels de tous grades et la hiérarchie, intermédiaire ou sommitale, dans les différents services. La prise en compte en temps réel de problèmes personnels ou familiaux, souvent passagers, peut désamorcer un sentiment (réel ou supposé) “d’abandon” ou de mépris par les fonctionnaires. Une recherche d’humanisation optimisée du commandement, sans en perturber la pertinence ni la performance, pourrait court-circuiter certaines démobilisations génératrices de tendances dépressives.

- Recentrage du SSPO sur sa mission initiale (et non comme élément intégré, trop souvent, à la chaîne hiérarchique). Retour aux consultations uniquement sur volontariat (et non comme devenu parfois sur saisine du commandement) Réaffirmation d’une confidentialité stricte des entretiens et saisine de la hiérarchie du problème rencontré avec accord express de l’intéressé(e). Possibilité de consultation d’un(e) psychologue extérieure à l’administration. Recherche de solutions graduées d’aide ne déqualifiant pas d’emblée les fonctionnaires requérant parfois un simple soutien moral.

- Immersion régulière obligatoire des psychologues de soutien du SSPO avec les services actifs pour les imprégner de la réalité du métier, leur permettre d'avoir une analyse pertinente des stress rencontrés dans les missions, d’être plus accessibles, et renouer un lien de confiance (et de confidences) parfois dissous avec les effectifs de leurs zones de compétence. La possibilité de constatation “de visu” des situations possiblement traumatisantes (lorsque c’est possible et sécurisé) ne pourrait de plus qu'accroître la compétence de ces professionnels reconnus et leur appréhension des effets possibles.

- Mise en place d’un réseau de cellules de veille et d'écoute par fonctionnaires référents volontaires (avec expérience de services actifs et élus par l’ensemble du personnel du service concerné, bénéficiant d’une formation adaptée) dans les services et de détection et d'alerte aux psychologues professionnel(le)s du SSPO et/ou de relais avec des structures sociales ad hoc. Il ne s’agit pas de créer des “inactifs” mais des personnels en activité détachables en fonction de l’urgence de leurs saisines de cas préoccupants. Affichage de ce recours d’écoute dans les services. Là également, confidentialité stricte des entretiens et avis à la hiérarchie du problème abordé avec accord express de l’intéressé(e).

- Mise en place d’une écoute nationale permanente, centralisée (par téléphone, mails, intranet et sms), permettant d’optimiser le recours à un soutien même la nuit, une autre voie de saisine du référent sectorisé, éventuellement de prendre des mesures d’urgence motivées. Cette cellule centraliserait et d’analyserait les retours d’expérience des dossiers traités par les référents de service. Mise en place d’un réseau Intranet des réactions et commentaires des personnels de service ayant connu un suicide d’un de leurs collègues. Analyse (éventuellement extérieure pour plus de crédibilité) de ces témoignages et des enquêtes de faits de suicide. Personnel bénéficiant d’une formation adaptée, d’une expérience de terrain préalable significative et recruté après un sérieux entretien de motivation.
(cela fonctionne, nous avons testé avec succès de telles écoutes aux policiers en difficultés psychologiques affirmées lors "d'appels au secours", qui effectivement se confient avec beaucoup plus de spontanéité à des collègues "comprenant" et appréhendant totalement leur univers. D'une part par les centaines de courriers reçus par l'un et l'autre d'entre nous, suite à la visibilité conférée par notre expérience éditoriale, puis via nos sites et pages internet, notamment "Le blog de police" depuis deux ans - avant que la direction de FaceBook ne supprime les groupes de plusieurs milliers de policiers à trois reprises. L'utilisation, comme personnes ressources de policiers ayant surmonté de telles difficultés est un plus.)

- Meilleure affirmation, appréhension et règlement des enquêtes internes pour harcèlement.( Il semblerait apparemment - de source syndicale - que l'un des fonctionnaires s'étant donné la mort s’était déclaré victime dans une telle procédure en cours.)

- Enfin, reconnaissance de possibilités d'états de stress post-traumatique (ESPT) à court (événement exceptionnel), moyen ou long terme (par répétition des situations) et possibilité d’adoption sur dossier médical d'un statut de reconnaissance de maladie professionnelle. L'ESPT s'ajoute à des traumatismes extérieurs à la fonction, de même que certains syndromes possible dits de "Burn out" (usure professionnelle), et même sans les admettre de manière dogmatique comme une cause primordiale ou essentielle dans la mortalité par suicide dans la police, il est difficile d'en contester la part, souvent rajoutée à des traumatismes personnels (divorce, difficulté familiales, endettement...etc etc...)

- Debriefing systématique du personnel concerné par un suicide dans un service et association de celui-ci aux mesures locales de prévention*, de même qu’association du référent élu “prévention suicide” du service à l’enquête interne, avec communication par la hiérarchie des conclusions au personnel concerné. (*Le retrait systématique de l’arme en fin de service à tous les fonctionnaires d’un des services concernés par les suicides du 22/09/2011, dérogatoire à l’article 8 du Code de déontologie entendant une obligation d’intervention en flagrant délit hors service, est considéré par eux comme une infantilisation et une déqualification par suspicion générale de faillibilité)

- Présentation d’un bilan qualitatif annuel des interventions nationales de prévention et de celles du SSPO, du nombre de suicides et du décryptage (anonymisé) technique de leur causalité en association avec les centres d’aide aux policiers (ex : centre du Courbat de l’ANAS) et mise en place d’une journée nationale de consultation des personnels dans chaque service sur le “malaise” éventuel des effectifs, l’importance locale des ESPT et du “burn out”, et des solutions préconisées par le personnel, de même qu’un état de la gestion locale des interventions (anonymisées) du référent sus-mentionné. Retour qualifié de ces réunions à la cellule centrale, et affichage au personnel dans chaque service de ce bilan local, de même que de celui qualitatif et quantitatif national. Définition d’objectifs pour l’année à venir.

Le 24 septembre 2011,
 

Marc Louboutin
Journaliste et auteur de “Métier de chien” et “Flic c’est pas du cinoche”
marclouboutin@gmail.com
http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Louboutin

Bénédicte Desforges
auteur de “FLiC” et “Police Mon Amour”
police.etc@sfr.fr
http://police.etc.over-blog.net/


mise à jour du 25 septembre 2011 : Tribune sur Médiapart

mediapart

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#actu police, #suicides

22 Septembre 2011

deuil

Vous n’êtes pas sans savoir les drames, les quatre suicides qui viennent d’endeuiller la police nationale.
Des suicides que l’administration attribuera pudiquement à des raisons personnelles, et que le syndicat majoritaire des gardiens de la paix a d’ores et déjà qualifiés d’actes "intimes et mystérieux".
Ça suffit ! MAINTENANT, ÇA SUFFIT !

Combien faudra-t-il encore de morts pour qu’enfin, vous médias et responsables politiques, considériez sérieusement ces suicides, non seulement comme des désastres humains, mais encore comme l’indicateur le plus épouvantable qui soit de la dégradation des conditions de travail des fonctionnaires de police, et plus globalement celle de la sécurité publique ?

Depuis 2007, nous tentons par tous nos moyens d’attirer votre attention sur ce problème dramatique. Nous n’avons pas de représentativité syndicale, ni politique, mais nous sommes la voix de centaines, de milliers de policiers qui en ont ASSEZ d’être déconsidérés, niés et qui en ont ASSEZ d’exercer leur profession en dépit du bon sens !

Écoutez les enfin ! Écoutez ce qu’ils ont à dire de ce métier, et de leur rôle pour VOTRE sécurité ! Écoutez leurs difficultés, elles vous concernent !

Comment peut-on imaginer, aujourd’hui, que les conditions de travail des policiers sont étrangères à ces suicides… Comment peut-on supporter sous la même casquette la réduction des effectifs, des brimades et soupçons insupportables, une impopularité exponentielle et la culture du résultat ? Comment ?

La police est là 24 heures sur 24 pour vous tous.

Aujourd’hui, les policiers ont besoin du soutien des médias et des citoyens pour changer leur avenir et celui de la sécurité publique, et qu’on n'ait plus à porter le deuil de nos collègues, morts en service... d’une façon ou d’une autre.

Alors nous vous le demandons clairement et sans arrière pensée : combien encore faut-il de suicides dans la police pour que vous, journalistes et responsables politiques, fassiez du problème de la sécurité publique et de ses ouvriers, une priorité ?


Bénédicte Desforges et  Marc Louboutin


Lettre envoyée ce jour à plusieurs centaines de journalistes et responsables politiques avec, à titre d'information, tout ce que nous avons écrit et fait à ce sujet, et bien d'autres sources et documents..

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#actu police, #suicides