7 Novembre 2006
Il avait été mis en retraite anticipée et forcée suite à un licenciement. Dans la même journée, il avait perdu son emploi, ses amis, son bleu de travail et ses habitudes… Il aurait voulu reprendre le métro jusqu’à la gare Saint-Lazare comme avant, mais pour aller où ? Alors il tournait en rond dans son petit appartement de la rue Marx-Dormoy en se disant qu’avec toutes ces années de travail, il n’aura même pas de quoi payer à sa femme le beau voyage que depuis trente ans, ils promettaient à leurs vieux jours… D’ailleurs, il la trouvait vieille sa femme. Vieille et laide, depuis qu’il avait le temps de bien la regarder. Il ne savait plus à quel moment de leur vie, elle avait tant changé. Le temps était passé plus vite à la maison qu’à l’usine… Et maintenant que le temps était derrière lui, que l’avenir lui avait été confisqué un matin à onze heures sur une feuille en trois exemplaires où il avait signé son inutilité, il se méprisait au point de ne plus sortir de chez lui. Il ne voulait rien avoir en commun avec tous ces vieux qui viennent les yeux baissés, traînant des pieds et de l’arthrose, chercher leur pension à la poste d’en face.
Il s’ennuyait...
Il se levait à la même heure qu’avant, se mettait à la fenêtre, et regardait les gens entrer et sortir de la bouche du métro, empruntant les mêmes marches, tenant la même rampe que lui, il y avait tout juste quelques mois, quand il partait à l’usine. Il lui arrivait de reconnaître à travers le carreau qui séparait désormais le monde de la vie, et celui de l’ennui, quelqu’un avec qui il avait partagé un trajet ou une heure de pointe. Et il s’exclamait : « Ah ! Comment s’appelait-il celui là ? »… En fait, il ne l’avait jamais su.
Tous les matins à sa fenêtre, jusqu’au jour où il l’a ouverte et s’est jeté dans le vide…
Quand on est arrivés, le Samu tentait de le réanimer. Il gisait, la face contre l’asphalte du trottoir, comme pour encore cacher celui qu’il ne supportait plus d’être. Ses jambes étaient brisées et désarticulées. Il avait aux pieds de vieilles pantoufles usées par cent pas d’inutile éternité devant sa fenêtre. Seules ses mains, trapues et meurtries, posées à plat sur le sol comme pour le repousser, semblaient avoir voulu résister au choix de sa fin. Le médecin penché au-dessus de lui m’a jeté un regard fatigué… On essaye, mais il est foutu.
Sa femme était tenue à l’écart par un voisin. Elle était en peignoir et portait les mêmes pantoufles éculées que lui. Incrédule et pétrifiée, son visage dans les mains, elle regardait sans rien dire la mare de sang qui s’étendait autour de la tête de son mari. « Est-ce que je peux aller le voir ?... me demanda-t-elle.
- Non… Laissez le médecin s’occuper de lui pour l’instant… Écoutez… Vous savez… Il ne va pas fort… Je ne sais pas si…
- Non, non ! me dit-elle, regardez, le docteur, là… le tube qu’il lui met… C’est bon signe !... »
Mais moi, je sais que non. Je la prends par l’épaule, et je l’éloigne encore un peu. « Dites-moi ce qu’il s’est passé, plutôt… »
Et elle m’a raconté cette histoire.
Son mari est mort dans l’instant qui a suivi.
texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire
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