“chroniques d'un flic ordinaire”

7 Septembre 2008

2 Septembre 2008

27 Août 2008

Écrit en hommage affectueux au Gardien de la Paix L.
qui doit se la couler douce quelque part...


  Nonchalant, paresseux, il l’était. Et sans aucun complexe.
   Il avait émargé une sale note, de ma part. La note minimale pour laquelle je n’aurai pas de rapport à fournir, une note mauvaise mais discrète, je ne pouvais pas mieux faire pour lui. Il ne m’en avait même pas voulu. Tout lui semblait cohérent entre sa note, le travail qu’il rechignait à fournir, son activité, ses absences et ses retards. Mais il était adorable. C’était un gardien de la paix avenant, souriant, d’une correction extrême, mais tellement feignant que l’expression de ses multiples qualités ne concordait jamais avec une quelconque initiative de sa part.
  La première fois que j’ai eu à porter une appréciation sur son activité, j’avais rusé. J’avais consigné à coté de sa note un commentaire qui évoquait ses nombreuses compétences supposées mais inexploitées. Gardien de la paix possédant de bonnes connaissances professionnelles qu’il ne met toutefois pas suffisamment à profit. Ou quelque chose de ce genre. L’année suivante, j’ai paraphrasé tant que j’ai pu, tirant ma phrase creuse dans tous les sens pour sembler avoir quelque chose à dire de lui. Mais c’était par pure sympathie ; il n’était vraiment qu’un aimable touriste déguisé en flic.
  Mieux que ça, sa seule présence paraissait suffire à plonger tout un équipage de police-secours dans une sorte de molle léthargie, et à alléger les comptes-rendus d’activité de façon surprenante.
  Il fallait toutefois reconnaître que s’il ne faisait vraiment rien, quotidiennement et invariablement rien, il ne faisait rien de mal non plus. Il s’épanouissait donc avec bonheur dans l’accomplissement de certaines missions boudées par les autres, toutes celles où l’immobilité est requise...
  C’est ainsi qu’un jour, lui fut confiée la garde d’un squat muré. Les briques étaient fraichement posées, et il fallait impérativement la présence d’un gardien de la paix jusqu’au séchage complet. Sans quoi, les malicieux squatteurs auraient vite fait de déloger les briques des ouvertures, et de réinvestir les lieux.
  Plutôt que de se rendre sur place à pied - ce qui aurait pu le mettre, chemin faisant, en situation de verbaliser un véhicule, renseigner un passant perdu, ou toute autre minuscule intervention sans importance – il était monté dans un autobus. Il était sûrement allé s’asseoir au fond, discrètement, avec la casquette sur les genoux, pour se faire oublier. Et là, il avait dû poser son menton dans sa main, son front sur la vitre, son regard au-delà des murs, et rêver à des pays imaginaires où il n’est pas nécessaire de travailler, et où le repos est loi.
  Rêvait-il encore, ou un bruit particulier l’avait-il réveillé quand le bus s’est arrêté au feu rouge, il ne l’a bien sûr pas mentionné dans la procédure. Il a juste vu, au coin de la rue, presque sous ses yeux, un homme brandir un poignard au-dessus d’une femme, et le baisser. Une fois. Et puis une deuxième fois. Et il a vu la femme tomber en se tenant le visage, et de nouveau l’homme lever le couteau en se penchant vers elle. Ramassant sa casquette, ses réflexes, et un vague souvenir d’enfance de policier sauvant de faibles gens en péril, il a bondi du bus et saisi le bras de l’agresseur avant que la lame ne touche une troisième fois sa victime. En un geste, il lui a fait lâcher le poignard, lui a tordu le bras dans le dos et l’a menotté.
  Quand je suis arrivée quelques instants plus tard, il avait fait transporter la femme dans une pharmacie voisine en attente des secours. Elle était salement amochée, les deux coups de couteau lui avaient emporté une joue, et de ce coté, ses gencives et sa dentition apparaissaient nues jusqu’aux molaires.
  Dehors, dans une flaque de soleil, le vaillant gardien de la paix recopiait l’identité de l’homme en baillant à s’en décrocher la mâchoire.
  Et quelques jours plus tard, je remettais au pire ramier que le commissariat ait connu, une lettre du directeur de district le félicitant pour son initiative, sa perspicacité et son courage, à l’occasion de l’arrestation en flagrant délit de l’auteur d’une tentative de meurtre.
 

extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

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