“chroniques d'un flic ordinaire”

11 Août 2008

le parc

  Si on ne l’avait pas vue, on n’aurait rien su.
  Une petite fille sur une bicyclette, qui pédalait à perdre haleine sur le chemin qui longeait le parc. Elle devait avoir une dizaine d’années. Penchée sur son guidon, elle peinait dans la montée, mais elle avançait de toutes les forces de ses petites jambes sur son vélo trop grand. On la regardait faire, amusés par son effort et le cartable qui rebondissait en mesure sur son dos. Elle semblait faire la course, mais il n’y avait personne derrière elle. On se disait qu’elle était en retard, qu’elle avait trainé à la sortie de l’école, et qu’elle rattrapait le temps perdu pour éviter les gros yeux de son père. On se disait qu’elle ne voulait pas rater le début de son feuilleton du soir. On se disait plein de choses futiles quand on l’a vue se retourner avec l’air inquiet, et manquer de perdre l’équilibre et de tomber. On ne se disait plus rien quand son écharpe s’est envolée, qu’elle l’a remarqué, mais qu’elle ne s’est pas arrêtée pour la ramasser.
  On s’est rapprochés du petit chemin sur lequel elle semblait fuir quelque chose qu’on ne pouvait voir, et c’est en l’attendant, à quelques mètres face à elle, qu’on a vu son regard affolé sous son front pâle et en sueur.
  D’où on était, on lui a fait signe, paisiblement, comme pour jouer à la police qui arrête une voiture, avec de grands gestes lents et exagérés. Elle a mis pied à terre, elle avait du mal à reprendre son souffle, et elle a encore une fois regardé derrière elle.
  « Hé bien, où vas-tu si vite, mademoiselle cycliste ? »
  Elle n’arrivait pas à parler, ses lèvres tremblaient, elle était livide.
  « Quelqu’un te poursuit ? D’où viens-tu comme ça ?
  - Nulle part ! Nulle part ! » a-t-elle crié d’une voix suraigüe.
  Elle grelotait.
  « Écoute. On le voit bien que quelque chose ne va pas, il faut nous dire. Il faut nous dire ce que tu as vu, et de quoi tu as peur. Et après, on te suivra jusqu’à chez toi pour qu’il ne t’arrive rien, tu es d’accord ?
  - Oh non ! Je vais me faire disputer si je ne rentre pas tout de suite !
  - Explique-nous d’abord, et on te promet que personne ne te grondera ce soir. »
  On a du insister un peu pour qu’elle parle. Elle s’est mise à pleurer en hoquetant sans pouvoir prononcer un mot, elle m’a laissée faire quand je l’ai serrée contre moi, et que je lui ai remis ses cheveux en ordre et son écharpe autour du cou. Elle m’a réclamé un mouchoir, et je lui ai demandé de raconter.
  Elle avait traversé le parc pour gagner du temps en rentrant de l’école, et un homme l’avait hélée. Sans se méfier, elle s’était approchée, il l’avait saisie par l’épaule, et sa bicyclette était tombée. Elle s’était débattue sans parvenir à se libérer de sa poigne pendant qu’il dégrafait son pantalon, et il s’était masturbé tout contre elle en grognant des insanités. Un instant, il avait relâché la pression de ses doigts sur elle, et elle s’était précipitée sur son vélo. Il l’avait aussitôt rattrapée, l’avait insultée, serrée contre lui, et obligée à le regarder faire.
  Elle n’avait pas bien compris.
  « Il a fait pipi devant moi » nous avait-elle dit.
  Vite, il fallait faire vite.
  « Comment était-il habillé, tu t’en souviens ?
  - Un pantalon gris, des chaussures noires, et une culotte blanche, c’est tout ce que j’ai vu de ses habits.
  - Et il était plutôt vieux comme ce policier, ou jeune comme celui-ci ?
  - Plutôt jeune comme celui-là, avec pas beaucoup de cheveux. »
  On a fait monter la fillette dans la voiture, et tant bien que mal, on a mis son vélo dans le coffre.
  « On va rentrer dans le parc, on va essayer de le retrouver. Ne t’inquiète pas, s’il est encore là, on ne s’approchera pas de lui avec toi, il ne te verra pas. »
  Au bord d’un chemin, il était là.
  « C’est lui, là. C’est lui… »
  Une trentaine d’années, bien habillé, il fumait une cigarette, arborant l’air nonchalant du promeneur du soir en jouant avec les clés de sa voiture, garée tout près, le long du même chemin. A l’arrière, il y avait un siège d’enfant.
On a laissé la fillette dans notre véhicule, et on est allés à sa rencontre.
  « Bonsoir. Que faites-vous ici dans ce parc ?
  - Mais rien ! Rien du tout ! Je me promène ! C’est interdit ? »
  Sa braguette était ouverte.
  Je n’ai pas pu m’empêcher. Je n’ai pas pu…
  « Monsieur, personne ne vous attend à cette heure-là ? Une femme à la maison ? Des enfants ?
  - Oui, ma femme et mes enfants, et alors ?
  - Enculé, sale pervers, ordure, tes enfants t’attendent et tu te branles comme un sale porc sur une petite fille dans un bois ?
  - Vous êtes folle !
  - Non connard, je ne suis pas folle, ta braguette est descendue et tu as encore du sperme sur ton pantalon. Et probablement le même sperme de fils de pute dégénéré sur le manteau de la petite fille. »
  Je ne pouvais pas parler autrement, je ne pouvais pas lui parler normalement, je voulais lui en dire plus encore. Je voyais ses mains blanches, propres et potelées, avec sa grosse alliance en or et sa gourmette, et je les imaginais, l'une sur l'épaule frêle de la petite, et l'autre sur sa queue. Et dans le même temps, je refreinais une envie terrible de lui balancer mon genou dans les couilles. Je sentais une sorte d’influx nerveux de mon pied d’appui jusqu’à mon genou droit, en passant par la hanche, qui me dictait, muscle par muscle, comment lui envoyer un coup à lui faire sortir ses organes génitaux par les yeux.
  « Pauvre sombre merde, crevure, sale chiure de pédophile qui mérite d’aller au trou se faire ravager le fion par ses codétenus, espèce de gros… »
  Je l’ai insulté jusqu’à ce qu’un collègue me demande de me taire, et lui passe les menottes.
  On a demandé du renfort pour transporter l’homme au poste. La petite fille l’avait reconnu, et il était sale des traces de son outrage. Ce n’était pas la peine qu’elle recroise son regard ce soir-là.
  Plus tard, bien plus tard, après qu’il ait été entendu par un officier de police judiciaire, je ne sais pas si je l’ai rêvé ou pas, mais je crois que je suis allée faire un tour dans la garde-à-vue pour encore l’agonir d’injures.

récit extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

30 Juillet 2008

                   Avant.
                   Un passé simple.

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29 Juillet 2008

  Les toxicos ne ressemblent qu’à eux-mêmes, en plus abimés.
  Dans certains mondes, dans d’autres quartiers, ils maquillent leur délabrement, ils ont un reste d’arrogance. Ils sortent la nuit sous les stroboscopes, et dorment le jour, abandonnant le doute aux cernes de leurs yeux. Ils ont la dope provocante pour certains, et la défonce romantique pour d’autres. Ils se piquent plutôt dans le pli du genou ou sous la langue, ça se voit moins. Leur calvaire est à l’abri de la rue tant qu’ils peuvent payer.

  Mais ici, ceux que l’on croise, qu’on interpelle ou qu’on embarque, n’ont que faire de leur apparence depuis bien longtemps. Ils n’ont plus rien à cacher, ils ne vivent que pour elle, soumis à la loi quotidienne de leur dépendance à la came. L’héroïne décide de leurs jours.
  Pour une dose, une seule dose, quand le manque devient douleur, ils tueraient leur mère. Frissonnant en plein été dans des pulls crasseux, le regard plein de l’urgence du shoot, maigres, sales, on sait où ils vont. Au plus vite après la transaction, il leur faut trouver une planque, un escalier, une cave, une entrée d’immeuble, n’importe où, poser un garrot de fortune, serrer le lien avec les dents, et vite planter l’aiguille dans la veine et appuyer sur le piston avant qu’un flic passe, on ne sait jamais. Juste ne pas se faire prendre avec la came, ne pas se la faire confisquer ou la voir partir dans le caniveau. Ne pas attendre, se soulager jusqu’aux prochains signes de manque, se tuer un peu plus, le temps de voler, d’agresser, de cambrioler quand ils ont encore la force d’appuyer sur un pied de biche, pour s’offrir la dose du soir ou du lendemain. Ne pas penser plus loin, ça ne sert à rien. Ne pas regarder ses bras qui sont devenus des chemins bleuâtres d’infections et de plaies, au point parfois de dégager une puanteur morbide. Chaque jour, trouver de l’argent, et puis la came, se piquer, et recommencer.
  Et chaque jour, c’était ces toxicos que nous voyions, entre les squats et les arrière-cours, entre la rue et les urgences ou les garde-à-vue.
  Un soir, nous avions repéré un petit groupe aux abords d’un squat, ils étaient deux hommes et une femme. J’étais jeune flic alors, il me manquait d’avoir vu bien des choses pour tout comprendre.
  « Occupe-toi de la femme, m’avait dit mon collègue, je me charge des deux types. De toute façon, je suis certain que c’est elle qui est chargée, tu verras. Et regarde ses bras.
  - Elle ? »
  Je regardai la jeune femme qui se tenait droite, un petit sac en cuir à la main, et l’air très calme. Elle portait, je m’en souviens, une longue jupe rouge, des sandales à talons, et ses cheveux étaient attachés en queue de cheval avec un sage nœud de velours noir.
  « Elle ? »
  Je n’y croyais guère. Elle accompagnait les deux hommes, et subissait leur came sans y toucher, elle était trop bien mise, trop jolie pour ça. Je l’imaginais comme la compagne triste et résignée de l’un des deux autres, c’est la tragédie en sourdine que semblait me raconter son regard.
  « Vous sortez du squat, là ?
  - Oui.
  - Vous avez quelque chose sur vous ?
  - Non.
  - Une seringue ?
  - Dans mon sac. »
  Et comme par habitude mainte fois éprouvée, elle a posé tout doucement son sac par terre, et s’est redressée tout aussi lentement.
  « Elle est au fond de mon sac, m’a-t-elle répété.
  - Remontez vos manches. »
  J’avais tellement envie de croire que la shooteuse n’était pas à elle, mais à l’un des deux hommes, qu’elle l’avait juste mise dans son sac, juste comme ça, pour qu’on puisse se balader dans un monde d’évidences…
  Elle a retroussé les manches de son élégant chemisier blanc, et m’a montré ses bras, ses bras maigres de toxicomane. Du poignet au pli du coude, là où la peau est si tendre, le long des veines, irrégulières et boursoufflées, je voyais des trous, des abcès de pus, des plaques violacées. Et sur l'un de ses deux avant-bras, le souvenir sclérosé d’un suicide manqué, presque efficace, parallèle au chemin bleu de la veine.
  Elle a eu un frisson.
  « Vous avez des doses sur vous ? Posez le contenu de votre sac sur le capot de la voiture, s’il vous plait.
  - Oh, il n’y a rien dedans, je viens de la prendre, là, tout à l’heure. C'est fait. »
  Et elle avait vidé son sac qui contenait peu de choses, des préservatifs et une shooteuse.
  Elle ne se piquait plus dans les avant-bras depuis plusieurs semaines, ils étaient trop abimés, et elle craignait une infection de plus, parce qu’elle avait le sida. Un peu plus tard, quand on eut embarqué tout le monde, elle et ses deux clients, et que j’ai procédé à une fouille rapide de ses vêtements, j’ai compris pourquoi elle portait une jupe si longue. Elle était si décharnée qu’elle pouvait injecter la came dans les veines qui courent à l’intérieur des cuisses et des mollets. Elle m’a dit qu’à force, elle ne ressentait presque plus l’aiguille. Elle m’a dit aussi qu’elle n’avait jamais pu s’arrêter. Mais que ça n’avait plus d’importance parce qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’attendre de mourir de ça ou du sida.

texte extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire