“chroniques d'un flic ordinaire”

27 Septembre 2008

 

    une démission.
    un mort.

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22 Septembre 2008

Écrit en souvenir de Philippe Fivet et de François Klein,
tués en service le matin du 30 mai 1985.


le mur du CP18

  Quand c’est arrivé, je commençais à devenir flic en banlieue. J’avais appris la nouvelle à la radio. Banalement. Aux infos. Juste avant la météo. Rubrique des faits divers.
  Ça avait été dit en quelques secondes, d’un ton neutre, égal et monocorde, qui ne faisait pas la différence avec le reste. Comme pour une information que l’on oubliera en même temps qu’on coupe le son. Quelque chose qui ne fera pas date, sans mémoire, dont on ne reparlera pas. Juste un fait divers...
  Mais pourtant... j’avais porté les mains à mon ventre avec comme une envie de vomir. À cause de l’impact. Insupportable fait divers. Malgré moi, l’anxiété projetait derrière mes yeux, juste là où il ne sert à rien de les fermer pour ne pas voir, une scène, des images, du son...
  Là-bas, j’avais des amis. Et à la radio, ils n’avaient pas donné de noms.
« Attaque d’un convoi de fonds en plein Paris. Sur le dix-huitième arrondissement. Ce matin. Les braqueurs qui ont pris la fuite ont abattu un convoyeur et deux fonctionnaires de police. »

  Quelques années plus tard, je passais tous les jours devant leurs portraits accrochés au mur. Deux sourires en noir et blanc et en uniforme, deux jeunesses figées entre deux dates, le temps d’une mise à mort.
  Je connaissais bien l’endroit où le drame avait eu lieu, à l’angle de deux rues dans un quartier à l'avenir délabré, dont le seul charme était les habitants, mes voisins. C’était tout à coté de chez moi, et je passais souvent devant les impacts de balles laissés dans le béton, en forme de rafale, très précisément d’en bas à gauche vers la droite en haut. Le mur était resté tel quel, tout comme un trou dans un poteau où une balle était restée prisonnière. Ils étaient tombés là.
  L’intervention n’avait pas duré très longtemps. Les braqueurs étaient lourdement armés, et très organisés. Il y a eu un échange de coups de feu, et les collègues ont été touchés.
  Le premier a pris une balle en pleine tête, sa boite crânienne avait éclaté, éjectant son cerveau à plusieurs mètres de là. Le second, déjà atteint d’une balle et gravement blessé, tentait de se mettre à l’abri quand un des malfaiteurs s’était approché de lui. Avant d’essuyer une rafale, il avait eu le temps de passer un dernier message à la radio. « Dis-leur que ce sont des tueurs, et qu'ils m'ont achevé sur place… »
  Un autre était parvenu à ramper sous un véhicule qui stationnait là. Avant de prendre la fuite, un des hommes avait mis un genou à terre, il avait aligné son pistolet mitrailleur très près du sol, et presque à bout portant, il avait tiré, ne transperçant que la manche de l’uniforme. Les autres avaient tenté une progression désespérée au milieu des coups de feu et des vitres de voitures qui volaient en éclat, incapables d’arriver jusqu’à cet épouvantable râle du collègue qui mourrait, perdant tout son sang sur le trottoir.
  Les braqueurs avaient réussi à prendre la fuite, et peu après, avec la cohorte des enquêteurs et commissaires, le préfet de police était arrivé sur place. Il s’était ému du fait que les policiers intervenants n’avaient pas le képi sur la tête, et en avait fait la remarque à un officier…

  Tous les ans, à la date anniversaire, on organisait une minute de silence, au pied de ce mur criblé de balles. A plusieurs reprises, il avait été réclamé l’autorisation d’accrocher là, une petite plaque avec les deux noms de nos collègues. Et à chaque fois, on nous opposait un refus. Le mur appartenait à la SNCF m’avait-on dit, et ils ne voulaient pas qu’en y mettant une plaque, on le saccage, qu’on fasse des trous dedans.
  Alors on a gardé les deux noms au chaud avec nous, sur le mur du poste de police, à coté des autres flics morts.

extrait de Police Mon Amour

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12 Septembre 2008

  C’est une nuit comme les autres.
  Et c’est un planton comme celui d’avant la relève, comme celui de la veille et de l’avant-veille à la même heure, devant la porte d’un commissariat parisien pareil à tous les autres.
  À cette heure-là, il y a moins de passage, on s’ennuie un peu, mais il faut être là, et tenir compagnie à la porte.
  Il soupire et baille, le gardien de la paix. Il se taperait bien un petit café pour tenir les deux heures qui lui restent à piétiner le trottoir, à peser d’un pied sur l’autre, en regardant la rue vide. La police-secours est garée devant lui, elle est rentrée il y a un quart d’heure, et les collègues de la nuit terminent une procédure en attendant le prochain appel du 17.
  Il s’assoit sur le siège quelques instants en écoutant la radio crachoter les ratés et dérapages de la nuit. Mais lui, il s’en fout, il ne bougera pas de là. Ils peuvent bien se battre, s’enivrer jusqu’à se vautrer dans les caniveaux et s’y exploser le cuir chevelu, encastrer leur voiture dans un arbre du boulevard, ce soir il n’en verra rien, il est planton. Il s’étire, pose sa casquette sur le siège à coté de lui, et se décide à aller chercher un gobelet de café. La banquette du car lui donne trop envie de s’allonger et dormir. Et il se sent capable de dormir n'importe où.
Il regarde sa montre, c’est bien ce qu’il pensait, c’est l’heure du coup de barre.
  Il pousse la porte de l’épaule, et marmonne en direction du chef de poste :
  « J’vais me prendre un petit café. J’tiens plus debout.
  - Traine pas, on ne sait jamais. » lui répond l’autre sans lever les yeux.
  Il verse le café froid dans un verre, et le place dans le micro-ondes. Alors qu’il remarque qu’il n’y a plus de sucre, il entend des rires dehors. Des fous-rires tonitruants.
  « Hé bien... tout le monde ne s’emmerde pas le samedi au boulot comme moi, tiens... » grimace-t-il en avalant une première gorgée de café réchauffé, trop acre et trop fort.
  Et puis, il entend un démarreur renâcler, une fois, et puis deux, et un bruit de moteur. Et un énorme crissement de pneus. « Oh non... Non... Pas ça... Non non non... » murmure-t-il en se précipitant vers la porte qu’il ouvre d’un coup de pied.
  Il a juste le temps de voir la police-secours s’éloigner, avec le gyrophare allumé, et disparaître au coin de la rue en lançant un petit coup de deux-tons. Un "pin pon" et puis plus rien.
  Et lui, il se met à courir au milieu de la rue. Il court comme un fou, et sa pensée va comme sa cavalcade, bousculée et en vrac. Bêtement, il pense à sa casquette qui est restée sur le siège. Et puis au rapport qu’il va devoir rédiger. Objet : Vol de police-secours et disparition de casquette. Abandon de poste. Une convocation à l’IGS sans casquette lui traverse l’esprit, il va expliquer qu’une police-secours s’est évadée du commissariat, lasse de ne jamais voir son moteur refroidir, et a embarqué une casquette en souvenir de son temps d’asservissement. Il va être révoqué, il va connaître le chômage, sa femme va le quitter, ses enfants le mépriseront, il sera la risée de tous, et sombrera dans la déprime et les neuroleptiques. Arrivé à l’angle de la rue, il rebrousse chemin, il va aller voir le chef de poste, et lui annoncer qu’il a égaré la police-secours, qu’elle était posée là, comme d’habitude, et qu’elle n’y est plus. Non, non, je n’ai pas bougé, je ne comprends pas ce qui a pu se passer. J’ai pourtant regardé partout, je ne l’ai pas trouvée. Oui, oui, je l’ai bien vue partir mais il n’y avait personne dedans. Rien que ma casquette. Merde, ça ne va pas être simple. Il en tremble, il ne se sent pas très bien. Le café était vraiment infect, il aurait mieux fait de rester dehors, à son poste. Il court, il trébuche, dans une vingtaine de mètres, il va à nouveau franchir la porte du poste, et il va affronter le chef. « Chef, il faut que je vous dise quelque chose… » Non, ça ne va pas comme ça. Et puis non, il va d’abord aller voir le collègue de la radio, parer au plus urgent « Heu… il faudrait faire passer un appel général, là. On a volé la police-secours. Non, il n’y a personne dedans. Enfin, il y a ma casquette, et c’est tout. »
  Il a envie de pleurer, c’est vraiment trop stupide ce qui lui arrive.
  Et c’est là que le miracle se produit. Face à lui, elle est là. Elle arrive, elle revient. Elle lui fait des petits clins d’œil avec ses phares, son gyrophare tourne et éclaire avec une grâce qu’il n’avait jamais remarquée, les murs du commissariat. Elle se gare devant lui, il ne rêve pas, il entend le grincement familier du frein à main.
  Quatre types qu'il a déjà vus descendent de la police-secours en pleurant de rire.
  L’un d’eux a sa casquette sur la tête.
  De travers.
  Et lui, il a le cœur qui bat, mais il trouve que la vie est belle.
  « Mais ne fais pas cette tête collègue ! On a juste fait le tour du pâté de maisons ! Tu vois, on était au resto juste là, on fêtait le départ en retraite de Philippe, et ce con, il a voulu faire un dernier tour de police-secours. Ça ne se refuse pas, hein, collègue ?
Oh, mais tu es tout pâle, dis ! Tu veux un petit café ? »

récit extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire