“actu police”

21 Janvier 2010


  J’en ai croisé pas mal des syndicalistes, et j’ai vu de tout.
 Des feignants, des trouillards, des mauvais flics reconvertis délégués à titre de prétexte, des types avec des sourires de vendeurs de voitures, des complexés en mal de pouvoir et d’emprise sur leurs semblables, des carriéristes qui voyaient là un tremplin efficace vers la politique, et qu’importe qu’elle fut du bord opposé.
  J’ai souvent vu un corporatisme éhonté, gardiens de la paix d’un coté et cadres de l’autre, adversaires comme s’il n’y avait pas plus d’intérêts que de possibilités de combats communs. Comme s’il ne s’agissait pas du même métier, et qu’il fallait davantage jouir d’un grade que d’une vocation. Comme si la qualité de fonctionnaire de police devait primer sur celle de flic...
  J’ai vu des gens malhonnêtes, avides d’une misérable notoriété, instrumentalisant les conditions de travail de leurs collègues jamais éprouvées par eux-mêmes, pour se hisser près des caméras et des micros, ou s’imaginer important à faire les yeux doux à un ministre ou son chef de cabinet.
  J’en ai vu aussi qui étaient plus exaltés par leur propre discours que par un hypothétique résultat de celui-ci.
  J’en ai vu marchander l’avenir des uns au détriment de celui des autres, pour le prix d’une cotisation.
  J’en ai vu bander d'autosatisfaction, parce qu’un collègue les suppliait de l’aider.
 « On va voir ce qu’on peut faire… »
  Mais j’ai aussi rencontré des syndicalistes formidables.
  Moins souvent, mais j’en ai connus. Des flics qui avaient le sens du bien commun. Qui avaient réussi à mettre en harmonie profession et métier.
  J’en ai connus qui ne subordonnaient pas carrière et avancement à leur mandat syndical. Des vrais militants - si ce mot peut encore avoir un sens noble et la saveur du désintéressement. À la fois bons policiers, et représentants intègres et justes de leurs collègues.
  Des vrais flics qui envisageaient le syndicalisme au-delà de toute affinité politique. Simplement parce que l’avenir d’un métier se projette bien plus loin que le temps d’un mandat ministériel ou d’un quinquennat.
  Ceux-là qui comme nous, ont parfois cette utopie d’un syndicat unique. Parce que le métier est difficile, impopulaire, décrié, dangereux, et le sera de plus en plus. Parce que l’individualisme est un cancer, et que peut-être plus que d’autres nous avons besoin de solidarité.


  Message d’un collègue aux syndicats de police :

 « Pour ma part je vous le dis tout net, je n’irai pas voter aux prochaines élections professionnelles, parce que je n’adhère pas à ce système mafieux qui fait que l’on est muté que si l’on est syndiqué.

  Quelle belle vidéo que celle vantant les reculées de nos acquis et encore une fois, faisant la comparaison entre syndicats (nous on fait ça, voilà ce qu’on fait les autres, votez pour nous!) qui nous demande de nous battre pour des réformes qui sont déjà en place, comme si on devait prendre le train alors qu’il est déjà arrivé en gare.
  Je ne crois plus aux belles paroles. Preuve en est, un de mes gars qui vit séparé de sa femme et de sa fille depuis deux ans, alors qu'elle est fonctionnaire d'état et attend son mari dans une caravane parce que nos salaires ne nous permettent pas de vivre mieux. Les syndicats s’occupent de son dossier parce que je pensais - naïf que je suis - que c’est l’administration qui nous mute, mais non... On lui promet la mutation s’il prend sa carte, appelez ça comme vous voulez, moi j’appelle ça du chantage.
  J’en profite, mes chers syndicats, pour vous remercier de votre engagement à tâtons dans les conseils de discipline, parce que chez nous la deuxième chance n'existe pas, on vous laisse sur le bas côté, sans solutions de reclassement, certains finissent vigiles en supermarché, avec le ricanement des gens que vous avez arrêtés.

  Pour finir de vider mon sac et que chacun comprenne bien : le 6 janvier dernier à Chessy, je faisais partie de cette haie d’honneur avec une poignée de baqueux, et nous avons pu constater encore une fois l’intérêt que nos syndicats ont porté à cette affaire.
  Aucune déclaration ou protestation, j’ai appris la cérémonie grâce à facebook, rendez vous compte... Pas de témoignage de solidarité affiché dans les commissariats. On m’a demandé de faire suivre par mail la date de la cérémonie aux syndicats afin qu’ils préviennent un maximum de gens. On attend encore le communiqué !
  Quand je vois que certains d’entre nous se posent la question de la raison de notre déplacement sur place, et qui ne savaient même pas qu’un Major était mort dans l’exercice de ses fonctions, je me dis qu’on est mal barrés.
  Je n’ai pas à me poser cette question quand je passe chaque jour devant la stèle des policiers morts pour la France.

  À cette cérémonie, j’ai vu des policiers avec leurs enfants en poussettes bravant les moins 5 degrés, parce qu’ils voulaient honorer une dernière fois un homme de 52 ans. On nous a donné le choix entre être parqués dans un gymnase, plein à craquer ou rester dehors, la cour du commissariat de Chessy étant trop petite pour accueillir ministre et feuilles de chênes, agglutinés derrière lui pour la photo.
  Ordre, contre ordre et désordre parce que le "protocole" nous interdisait de nous aligner le long du cortège et du cercueil. J’ai vu des policiers prêts à en venir aux mains avec un commissaire qui voulait nous interdire de passer. Aucun responsable syndical présent pour organiser la présence de mille policiers, ils étaient sans doute eux aussi dans la cour du commissariat.
  Et le summum, pour finir, j’ai vu un CRS en fin de carrière, faisant le jalonnement, me donner une chaufferette parce que nous étions transis de froid, chaufferette achetée à chaque CRS par le fils du collègue décédé, parce que ni l’administration, ni les syndicats n'ont pensé que nous serions si nombreux et que nous aurions sans doute un peu froid. Juste un détail, le fils du Major est également policier

  Alors je vous le redis, je n’irai pas voter, je n’attends rien de ces gens, mon travail me suffit. »

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4 Janvier 2010

ruban-noir

  La cérémonie en mémoire du major Patrice Point aura lieu mercredi 6 janvier 2010 à 10h00 au commissariat de Chessy (Seine-et-Marne)
  La veuve de notre collègue, son fils également fonctionnaire de police, et tous ses proches, souhaitent que la dernière patrouille de Patrice Point ait lieu au milieu d’une haie d’honneur la plus imposante possible.
  Tous les collègues disponibles ce jour-là sont attendus pour rendre un dernier hommage à Patrice.
  Le port de la tenue d’honneur est sollicité ainsi qu’une rose blanche.
  C’est triste de lancer des fleurs à un flic… mais on le fera.
  Venez nombreux soutenir la famille et les collègues de Patrice dans ce terrible deuil, vous représenterez ainsi la solidarité de tous les collègues de France qui ne peuvent faire le déplacement.


 Patrice Point est mort le 30 décembre 2009 des suites de blessures provoquées par un véhicule qui l’a volontairement écrasé contre un mur. Le véhicule était volé et conduit par des délinquants surpris en flagrant délit de cambriolage.

  Patrice était un fonctionnaire de police compétent, loyal et intègre.
  Et je ne dis pas ça parce qu’il est mort, mais parce que c’était vrai.
  Il était à quelques mois d’une retraite bien méritée.
  Les risques du métier, me direz-vous. C’est exact. Et vous aurez raison de le penser puisque tous les jours, nous y pensons aussi.
  On prend notre service, on va à l’appel, et on ne peut jamais jurer que quelques heures plus tard, aucun nom ne manquera. C’est ainsi et on le sait.
  Mais notre problème n’est pas vraiment celui-ci, voyez-vous. Notre problème est que tout le monde s’en fout.
  La mort d’un flic semble inutile, insignifiante, tant l’écho qui y est fait est inexistant. Tant ça semble faire partie d’un jeu de société. Ou de rôles.
  C’est consternant, absurde, mais l’unité de mesure de la valeur des vies humaines, l’ordre de priorité des faits quotidiens supposés intéresser, l’importance donnée à l’un de ces faits, eh bien c’est la presse qui la définit. Et la presse, elle ressemble à l’opinion publique. Elle est là pour la satisfaire, lui plaire, et lui servir ce qui la met en appétit. On ne peut même pas accabler les médias en fait, ils ont une mission d’audience, la distorsion de l’information à caler entre deux plages de pub, n’est pas vraiment leur problème. C’est la loi la plus souveraine qui soit, bien au-delà du bon sens, de la pédagogie, de l’information authentique et utile, qui dicte tout. La loi du marché.
  Et puis, la mort - donc la vulnérabilité - d’un flic, c’est anxiogène pour une population qui a déjà peur de son ombre, et il ne faudrait pas que l’audimat déserte vers des programmes encore plus creux et dissimulateurs que la messe quotidienne de l’information.

  La mort de Patrice a monopolisé moins de temps d’antenne radio ou télé, moins de lignes dans la presse que la météo. Là ! Ça vous parle, ça ?
  Et je ne vous dis rien de Johnny Hallyday et de ses petits bobos de star shootée et expertisée, un flic ça ne chante pas.
  Je ne vous parle pas non plus des sportives milliardaires qui prennent leur retraite à vingt-cinq ans, à grand renfort d’interviews pour décérébrés. Un flic attend la date limite de péremption - quand il y arrive – et il y va avec ses séquelles de blessures en service, et ses petites arthroses d’avoir trop bossé dehors et dans le froid. Mais il est content quand il y arrive, oui !
  Rien non plus sur la grippe H1N1 qui risque bien moins de vous tuer qu’un accident de la route. Là, c’est nous qui vous ramassons.
  Et encore moins de ces micros-trottoirs qui vous racontent la version mongoloïde débilisante de l’actualité à longueur de journaux télévisés, jusqu’à une exaspérante saturation, et qui pourtant recueillent toute votre empathie, tant la médiocrité devient le langage universel. Il neige en hiver, qu’en pensez-vous ? Noël est en décembre, c’est sans précédent depuis l’année dernière, rendez-vous compte…

  Patrice, rien. Sa mort qui a duré trois jours s’est comptée en secondes dans la somme de ce qui est censé vous informer.
  Personne n’y a trouvé un sens particulier, ou quelque chose à redire. Une fatalité. Une insignifiance médiatique. À classer dans les pertes et profits de la République.

  On en a assez.
  Des morts de flics, on en a tous plein le cœur et les tripes, vous ne savez pas ça, vous qui n’êtes pas confrontés à la violence. Et à la mort des autres.
  L’intégrité physique d’un flic est exposée en permanence.
  La mort d’un flic, c’est un sacrifice.
  Pour vous. Pour votre sécurité.
  Pour que vous dormiez tranquille, sans forcément investir dans une porte blindée, sans milice ou vigiles à chaque coin de rue, parce qu’on est jamais loin. Parce que ce pays sur lequel on chie au quotidien, il n’est pas si mal que ça. La violence et l’insécurité y sont bien moindres qu’ailleurs. Grâce à nous et grâce à la Loi. La police est républicaine, et il se pourrait que ça ne dure pas, et que vos gardiens de la paix et autres Compagnies Républicaines de Sécurité, vous les regrettiez quand le privé s’en mêlera.
  Je vous vois venir, là. On n’est jamais là quand il faut, c’est ça ? Et toujours là quand il ne faut pas, aussi ? Facile. Un grand classique de la rhétorique anti-flic culturellement correcte.
  Vous me faites rire. Si nous cessions le travail ne serait-ce que quelques heures, vous resteriez calfeutrés chez vous, morts de peur. Mais par défaut, vous auriez une juste mesure de notre rôle. Ça n’arrivera jamais, rassurez-vous, il ne vous reste qu’à l’imaginer. Si vous pouvez. De notre côté, on a le sens du service public. Et du service rendu.
  On ne demande pas grand-chose.
  On ne fait pas ce métier pour être aimés, c’est impossible.
  Mais si le respect... le respect...
  Les policiers ne l’attendent raisonnablement pas des délinquants. Ni même des petits merdeux des cités qui expriment violement leurs crises d’adolescence et autres révoltes de futurs petits beaufs consuméristes. À cet âge là, on est toujours plus ou moins con et colérique, même si ces temps-ci on approche les très hautes fréquences.
  Non, le respect et la reconnaissance, on l’attend de tous les autres. Ceux qui ne nous voient pas, ne nous remarquent pas, et trouvent tout à fait normal de vivre en sécurité dans un pays libre. Ceux que l’on indiffère parce qu’on fait partie d’un système. Ceux dont le manque de considération n’est rien moins que du mépris.
  Ceux-là, c’est vous et vos médias.
  Vous devant vos télés et vos journaux, qui n’avez pas cherché à savoir pourquoi, comment et pour qui, un flic peut mourir écrasé par des malfrats, vous qui avez eu une phrase idiote et prévisible sur l’insécurité, et qui êtes vite passés à autre chose. Qui avez oublié que quand la sécurité est un dû pour certains, elle demeure un devoir pour d’autres.
  Vous qui ne comprendrez jamais que la sécurité a un prix, et que ce prix c’est du matériel humain qui s’abime, qui se fêle, qui se casse ou qu’on démolit.

  Le 30 décembre, le prix de la sécurité, c’était la mort d’un flic.
  Victime du devoir, comme on dit.
  Et ça, vous avez le droit de ne pas l'oublier.

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B. Desforges

#actu police

24 Novembre 2009


  Elle s’appelait Muriel, elle était gardien de la paix.
  Elle travaillait au commissariat central du IVème arrondissement de Paris.
  Muriel, elle souriait tout le temps. C’est peut-être parce qu’elle avait les dents du bonheur, et qu’elle était jolie comme un cœur.

  Un jour de juin 2008, la radio annonce qu’un feu s’est déclaré dans un immeuble du secteur où elle est en train de patrouiller avec ses collègues. Muriel et eux ne se posent aucune question, ils se précipitent vers l’incendie. Du courage et du sang-froid, ils en ont à revendre.
  Les badauds sont déjà là, ils regardent le feu sans bouger. Avides de spectacle et de drames, comme toujours.
  Les gardiens de la paix parviennent in extremis à sauver une femme des flammes, mais malheureusement le mari de cette dernière y laissera la vie. L’intervention a été difficile, douloureuse, Muriel en restera marquée. Mais qui ne le serait pas... Ce n’est pas évident de se dire que parfois la chance et le hasard prennent des jours de repos.
  Mais Muriel le sait, elle a du métier, elle range ça dans sa mémoire avec le reste.
Demain sera un autre jour, dit-on.
  La hiérarchie félicite Muriel et ses collègues, et décide de leur attribuer la médaille du courage et du dévouement ainsi qu’une prime de mille euros.
  L’administration a des lenteurs, comme souvent, et on apprend début 2009 que les fonctionnaires de police ne seront décorés qu’au mois d’août, et que la prime leur sera versée à la fin de l’année. La vie continue, le quotidien policier aussi.

  Le 14 juin 2009 dans l’après-midi, Muriel se suicide avec son arme de service au commissariat du IVème arrondissement.

  Tout le monde est anéanti, personne ne comprend tout à fait son geste. Peut-être qu’elle souriait trop souvent, peut-être qu’elle aimait trop ses collègues pour les entraîner dans une spirale qui la rongeait de tristesse. Peut-être que sa joie de vivre lui filait entre les jours, en silence, comme du sable entre les doigts, personne n’a su le dire.
  Elle était un flic d’exception, elle connaissait son métier sur le bout des doigts, tout le monde le savait. Muriel était un exemple pour tous, elle était intègre et franche. Et plus qu’un bon flic... c’était une amie, une frangine, pour ceux qui l’ont accompagnée au travail.
  Muriel, si joliment armée de son sourire, était dévouée corps et âme à son métier.
  Mais Muriel s’est donné la mort dans un vestiaire sans donner d’explication. Tout à côté de ses collègues.

  Il y a quelques semaines, on a cru que la prime de Muriel serait reversée à ses parents, et tout le monde a pensé que c’était un héritage qui avait du sens. Le sens qu’elle aurait aimé donner à ce métier qu’elle avait tant aimé.
  Ce mois de novembre, l’administration a rejeté la demande de prime qui devait revenir à Muriel pour l’acte de courage et de dévouement qu’elle avait accompli avant sa mort.
  Parce que voilà, Muriel est morte et n’a donc plus de salaire, ni de compte en banque.
  Et dans la police, on ne plaisante pas avec le règlement.
  Moins qu’avec la reconnaissance en tout cas...

  Muriel... au diable les primes, les bons points, les félicitations et toutes ces conneries, tu sais bien que ce ne sont que des miettes de respect.
  Ce qui est important aujourd'hui, c'est que nous, on pensera toujours à toi.
  Repose en paix.

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Bénédicte Desforges

#actu police, #suicides

18 Novembre 2009

Vous pouvez ne pas être au courant, parce que peu d’écho est donné à ces morts-là, mais ces temps-ci, il semblerait qu’on dépasse le quota de minutes de silence dans les services de police.
Peut-être qu’un jour on les regroupera pour en faire des heures à décompter du temps de travail, allez savoir.

  Le suicide dans la police, on en parle très peu. Même dans la police.
  Hors période d'élections professionnelles, les syndicats ne semblent pas trouver en ces drames un sujet très porteur, préférant gérer leurs sempiternelles petites guerillas d’intérêts, et autres pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette, quand ce ne sont pas des indignations qu’on pourrait qualifier de comiques si la cotisation n’était pas si chère.

  L’administration a mis en place il y a quelques années une structure, le SSPO (Service de Soutien Psychologique Opérationnel), composée de psychologues à qui les fonctionnaires de police peuvent faire appel. Mais ce système, même s’il part d’une intention louable, a ses limites. Un flic n’a pas forcément envie de confier ses difficultés à quelqu’un qui a une place trop proche de l’organigramme policier.

  Les flics eux-mêmes ont du mal à parler, se retranchant derrière une obligation de réserve dont on ne sait plus trop ce qu’elle doit recouvrir, et dont la marge avec la liberté d’opinion ou simplement de s’exprimer est incertaine.

  Quant au nombre de suicides, là encore c’est le flou. Et c’est dommage dans une administration qui sait à ce point jouer de précision sur les chiffres, que ce soit le nombre de délinquants recensés dans la nuit du 12 octobre au 28 juin, ou un objectif de gardes à vue à la décimale près pour la semaine dernière.
Pour le suicide, à part une estimation officieuse de un par semaine, pas moyen de savoir. Le chiffre selon la police n’est pas disponible.
Et l’autisme est bien partagé.

  Mais il y a une raison à tous ces suicides, une seule et même raison invoquée : "les problèmes personnels"...
Quelle bonne blague, ces mots prétextes qui ne veulent absolument rien dire, et qu’on assène en urgence, avant les obsèques, comme un rempart contre une accusation qui ne manquerait pas de tomber.
Bien sûr qu’un suicidé a eu des problèmes personnels, un très gros problème même, un problème fatal dirigé contre sa personne pourrait-on dire.

  D’ailleurs, on se suicide partout à cause de problèmes personnels, et les patrons sont des Pilate, la profession n’a rien à voir avec tout ça, même quand on se pend dans un atelier ou qu’on se tire une balle dans la tête dans un commissariat de police. Il ne faut surtout pas y voir de message subliminal, mettre fin à ses jours sur son lieu de travail n’est qu’un hasard de la vie…

  Admettons pour les problèmes personnels. Mais dites-moi, pourquoi les flics en auraient-il plus que dans d’autres professions après tout ?
Et d’ailleurs qu’est-ce au juste qu’un problème personnel ?
Et s’il s’agissait dans la plupart des cas d’une perte de repères, de vies de famille ou vies de couple qui explosent en plein vol ? Si les fonctionnaires de police ne sont pas recrutés en fonction d’une sensibilité exacerbée, s’ils ne sont pas plus sentimentaux et sujets au bovarysme, plus vulnérables psychologiquement que la moyenne des Français, quel peut être le dénominateur commun de tous ces flics qui se suicident ?
Voyons voir… j’ai bien une idée : et si c’était leur métier ?

  Si c’était ce métier qui contribuait plus que pour d’autres à dégrader l'estime de soi, et la vie privée au point qu’elle ne soit plus un refuge, au point qu’il n’y ait plus de vie après le boulot ?

  Le métier de flic de terrain n’engendre pas tous les jours la joie de vivre. Par définition, là où il y a besoin de police, ça ne va pas fort.
  La police doit gérer une gamme très large de dysfonctionnements humains et sociaux, et mettre les mains dedans. Dont la délinquance sous toutes ses formes.
C’est pourtant un métier qui pourrait être – et qui l’est dans certains contextes – très épanouissant et valorisant.
  Les facteurs extrinsèques du métier de flic ne sont pas ceux qui changent le plus. La délinquance et la sécurité sont des préoccupations sociales permanentes dans le temps. Les délinquants n’ont jamais été d’aimables, respectueux et inoffensifs personnages. En outre, si la mutation de la délinquance est une chose, l’augmentation exponentielle qu’on nous annonce dans divers scenarios catastrophe éminemment politiques en est une autre. (l’écho fait par les médias donne l’illusion de l’émergence de certains crimes et délits dont la fréquence n’a pourtant pas varié depuis des décennies.)

  En tout état de cause, la déprime policière est bien moins liée à la difficulté de lutter contre la délinquance et à tout ce que cela suppose de désamour, d’irrespect et d’impopularité, qu’aux conditions de travail ET une certaine façon de travailler.

  On se suicide plus en Sécurité Publique qu’en Police Judiciaire.
  Le risque, la fatigue, les horaires difficiles et leurs incidences sur la vie privée, les coups au moral, les insultes, les atteintes à l’intégrité physique, bref tout ce qui jour après jour abime le flic en uniforme, ne peut être ignoré d’une société pour qui il est indispensable, et surtout du système qui l’emploie.

  Le policier se plaint de mésestime aussi bien de la part des citoyens qu’il sert (mais ça n’a jamais été au beau fixe), des médias qui ne font écho qu’aux incidents le mettant en cause (on ne parle que de ce qui est mal fait, ce qui est bien fait ne se remarque pas), que de sa propre administration (par le passé, il y a eu d’autres méthodes de management, quand on parlait de diriger du personnel et pas de gestion de ressources humaines… )

  La pression liée à la culture du résultat est insupportable, d’autant plus que la preuve de son incidence sur la délinquance est loin d’être faite.
  La hiérarchie est devenue comptable, gestionnaire de statistiques, elle se déshumanise alors même que le métier de flic est peut-être celui qui justifie le plus du besoin d’écoute et d’harmonie entre les grades.
  La dérisoire prime au mérite a créé une forme de compétition chez certains, fragilisant ce qu’il y avait de plus sécurisant et confortable : l’esprit d’équipe et la solidarité.
Jamais le policier en tant qu’individu n’a été aussi insignifiant.
Jamais il n’a été soumis à une telle pression.
« Ceux qui sont fatigués, dehors ! » disait il y a peu le chef de l’État, s’adressant aux policiers et aux gendarmes, le même jour qu’était annoncée une baisse d’effectifs considérable, et la consigne de mettre le paquet sur le Chiffre.
Ita misa est.
Il lui faudra faire plus avec moins…
Et sans se plaindre. Et en sortant de scène discrètement.

  Aujourd’hui, le réconfort moral souhaité par certains est loin d’être suffisant.
La meilleure cellule de crise psychologique est et restera toujours le huis clos de la voiture après une intervention difficile.
  Parler des suicides dans la police, sortir de la conspiration du silence, ce que tous les flics réclament à corps et à cris, ce n’est pas assez non plus. Un temps de visibilité, quelques lignes dans la presse pour faire le jeu médiatique, ça défoule, ça ne console même pas, et ça s’arrête là.

  Ce ne sont pas les métastases qu’il faut soigner quand le mal est fait, mais comme partout, comme pour tous, pour tout salarié, se demander comment on en est arrivé là. Et prendre parfois sa part de responsabilité, quand on a des fonctions de commandement. Ou de représentation des effectifs.
  Et faire preuve de maturité, se dire que si certains – des syndicats ou de l’administration policière – sont défaillants, il appartient à chacun de revisiter le mot solidarité. Et de voir comment il peut le décliner.

  

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Bénédicte Desforges

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