Le train
4 Octobre 2006
Nous roulons sur une de ces grandes avenues, de celles qui balafrent les villes et les coupent en morceaux. Des fleuves de bruit que l'on emprunte sans regarder les berges crasseuses. La rive droite et la rive gauche sont celles de la nationale et les péniches sont des convois exceptionnels.
Arrêtés à un grand carrefour, on regarde distraitement un petit groupe de gamins chahuter avec un gros chien sur le trottoir. Une voiture vient se placer à côté de la nôtre. Le conducteur regarde fixement la route devant lui, les mains posées sur le haut du volant. Il se sait observé, il sait que les flics regardent toujours dans les voitures...
D'un coup, il passe la première et dans un hurlement de moteur et de pneus démarre en trombe et franchit le feu rouge, évitant de justesse un autobus au milieu du carrefour. Gyrophare et deux-tons, nous nous lançons à sa poursuite. Immatriculation transmise, on nous signale que la voiture est volée. On le suit sans peine, mais ça va très vite et on est en ville... Il accélère encore et se dirige vers une zone de fret ferroviaire, sorte de labyrinthe de voies ferrées et de larges routes en impasse qui ressemblent à des pistes d'atterrissage. Il accélère toujours plus et commence à nous distancer. On sait que la voie est sans issue. Il semble s'en apercevoir enfin et freine bruyamment. La voiture fait un tour sur elle-même, s'immobilise, et l'homme prend la fuite à pied. À notre tour, on se met à courir à sa suite. Il se dirige vers un train en marche à une centaine de mètres devant nous. Un train interminable de citernes et de plates-formes rouillées... Arrivé face au fracas de ferraille, sans aucune hésitation, l'homme se jette entre les roues du train, roule sur lui-même entre les traverses et ressort de l'autre côté. Il nous a regardés quelques instants, reprenant son souffle les mains sur les hanches, nous a salués de deux doigts en forme de V, et il est reparti à petites foulées. Entre les plates-formes qui n'en finissaient pas de défiler, on l'a vu s'éloigner et disparaître de notre vue.
Et nous, on regardait passer le train...
texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire
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