La routine
31 Mai 2008
Impatient de rentrer chez lui après cette longue matinée d’hiver au travail, il presse le pas entre les flaques d’eau gelées.
Ce matin, il a pris le premier métro, comme toujours. Ce métro d’habitués de la première heure, encore un peu ensommeillés, qui sentent le café, le savon ou la sueur, toujours les mêmes ou presque. Celui qui lit le journal de la veille, et le froisse bruyamment avant de descendre sur le quai, celui qui s’endort sitôt installé sur un siège, celui qui rêve en souriant aux anges, le front appuyé à la vitre, et cet homme qui ne s’assoit jamais et reste debout près de la portière en dévisageant tout le monde. Les stations ont défilé, il les a comptées à rebours, comme d’habitude, et a regardé machinalement sa montre.
Et puis, il est arrivé au commissariat, a marmonné quelques bonjours, est allé au vestiaire et a passé son uniforme en baillant. Il s’est étiré en fermant les yeux, a fait craquer ses phalanges, et a accroché son ceinturon autour de la taille. Il a placé son arme dans l’étui, glissé sa casquette derrière la boucle de sa ceinture le temps de mettre un coup de peigne dans ses cheveux en bataille, et s’est regardé un instant dans le miroir accroché sur la porte de son armoire.
Enfin, il a effleuré d’un doigt délicat, d’une caresse, la joue de papier glacé de son fils, espiègle et souriant sur une photo à coté du petit miroir, comme il l’aurait fait d’un porte-bonheur, puis il a refermé l’armoire et glissé la clé au fond de sa poche. Toujours dans le même ordre chaque matin à la même heure.
Il a patrouillé à pied, et il a vu un jour blafard et froid émerger du brouillard de la nuit, et se lever entre les immeubles. Il a eu un frisson de fatigue, et s’est dit qu’il avait envie d’un café ; et pensant au café, il a eu froid aux mains. Son équipier, marchant à ses cotés, était silencieux. Le matin, il ne se déride et ne parle qu’après avoir bu quelque chose de chaud, et fumé une cigarette, un peu comme lui. Le long des bistros qui levaient le rideau, les rues se sont réveillées sous les pieds des passants, et il s’est dit que c’était bon de marcher dans le même sens que tout le monde sans se poser de questions. Chemin faisant, il a contrôlé l’identité de trois jeunes gens qui s’étaient cachés à son approche, mais ça n’a rien donné, il a aidé une femme qui hululait son énervement à remplir un constat d’accident pour qu’elle se taise, mis quelques contraventions à des voitures mal garées, et décida d’une pause café au poste. A peine la porte franchie, il a croisé le chef de brigade qui lui a lancé « Alors ? déjà de retour ? vous avez fait une affaire ? », et qui s’est éloigné, comme d’habitude, sans attendre la réponse.
Il s’est servi un café, et a ouvert le journal du jour qui traînait sur la table en commençant par la dernière page. Il a trempé un sucre dans son café, et l’a laissé fondre sur sa langue avant de vider sa tasse brûlante à petites gorgées. Il a replié le journal, l’a reposé sur la table, et est allé chercher son écharpe de laine bleue foncée qu’il avait, comme la veille, oubliée au vestiaire. Quelques instants plus tard, il était à nouveau dans la rue et reprenait sa patrouille, émaillée de quelques banales interventions sans importance. Ainsi se terminait la matinée sous un ciel gris et fade.
À la fin de son service, il avait regagné le vestiaire, fait les mêmes gestes qu’au matin dans l’ordre inverse, mis son uniforme sur un cintre, enlevé l’arme de l’étui et rangé le ceinturon. Il s’était emmitouflé dans un gros blouson, et avant de refermer son armoire avait jeté un coup d’œil au miroir, et souri à la photo. Il avait quitté le commissariat en envoyant des « au revoir, à demain » à la cantonade, et s’était dirigé vers le métro. Passant devant la mairie, il regardait la pendule, et puis sa montre, se satisfaisant chaque jour qu’elle marque bien la même heure.
Il n’est plus qu’à deux pas de chez lui, une vague faim lui tenaille le ventre, et il avance à grandes enjambées. Il entre dans le hall de son immeuble, l’ascenseur est en panne comme souvent, et il monte quatre à quatre les marches des deux étages. Il tourne la clé dans la serrure, ouvre la porte et lance « Coucou ! Je suis là ! » Et soupirant d’aise, il pose son sac sur la table et son blouson sur une chaise. « Et zut. Le courrier… » Il ressort sur le palier, et dévale l’escalier en sifflotant. Il ouvre la boite aux lettres, une facture, une carte postale, un magazine, que du banal, pas de surprise. Et il remonte chez lui.
« Haut les mains ! »
Il ne l’a pas tout de suite vu derrière la porte, mais là, il se tient face à lui. Bras tendus devant lui, les deux mains qui empoignent solidement la crosse, le doigt sur la détente de l’arme, il le braque.
« Haut les mains, je te dis ! Et plus vite que ça ! »
Il est immobile, sûr de lui, il ne tremble pas, ne vacille pas, et le canon de l’arme suit chacun de ses mouvements.
« Haut les mains et pas un geste ! »
Le chien du flingue est à l’armé, une balle est engagée.
« Haut les mains sinon je tire ! »
Il a le regard noir, déterminé, les lèvres pincées. Le visage légèrement penché, il le vise en pleine tête.
« Haut les mains ! Peau de lapin ! Pan ! »
Son fils est train de le braquer avec son arme. Son arme qui était au fond de son sac posé à la hâte sur la table.
« Pose ça tout de suite, c’est pas un jouet, allez pose-le, murmure-t-il d’une voix blanche.
- Oh non, on va jouer encore ! Haut les mains, sinon peau de lapin !
- Pose-le par terre, tu vas te faire mal, dit-il dans un filet de voix.
- Tu es le gentil, je suis le méchant ! Je vais te tuer. Pan !
- Arrête… arrête… »
En même temps que retentit la détonation, il a l’impression que sa tête explose. Une douleur fulgurante traverse sa tempe gauche, il n’entend plus rien, les murs et le plafond basculent, et il tombe. Il y a juste un bourdonnement autour de lui, et du sang sur ses mains, du sang qui coule sur le sol, et son fils, le regard tout rond, l’arme au bout du bras, et dont les lèvres semblent dire « papa… ».
Et lui, toujours à genoux par terre, rassemble ses forces pour se relever, et se maudit. Se déteste et s’accable en contemplant les gouttes de sang sur le mur. Il regarde son fils d’un air désolé, implorant. Et il se fiche d’avoir dans ce jeu, perdu le lobe de son oreille gauche.
texte extrait de Police Mon Amour
/image%2F1490385%2F20150421%2Fob_799e05_moi-bd6.png)