Yelda, quinze ans (2)

22 Septembre 2007

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  Yelda est partie en Normandie. Inquiète et impatiente à la fois. Elle laissait derrière elle une enfance d’auto mutilation, de maltraitance, et de brimades. Quinze ans d’horreur derrière une fenêtre voisine.
  J’ai eu des nouvelles régulièrement, on s’écrivait. Un jour, dans une de ses lettres, elle m’a demandé si elle pouvait m’appeler maman. Je lui ai dit qu’il ne fallait pas, que les liens du sang n’engendraient pas toujours de l’amour, ni même de la tendresse, et qu’on n’allait pas les simuler. Il fallait laisser ce mot où il était, et à qui il était. Qu’elle puisse un jour le retrouver intact, et régler ses comptes d’enfant. Ce mot qui ne remplacerait et ne réparerait rien. Je préférais pour elle et pour moi, que nous soyons de vraies amies plutôt qu’une fausse famille. Il ne faut pas croire en certains mots, ce sont des pièges à chagrin.
  Plus Yelda m’écrivait, et plus je voyais son écriture se calmer, s’arrondir, se ponctuer, s’exclamer…
  Elle avait été re scolarisée et avait rattrapé deux années scolaires en six mois. Elle voulait faire des études, elle était ambitieuse. Je recevais aussi des photos. Elle changeait, prenait soin d’elle, se maquillait, et enfin souriait. Elle devenait une adolescente presque comme les autres, toute à son bonheur de la découverte de sa liberté, et à ses caprices et conflits avec ses parents d’accueil.
  Pourtant, je sentais que son intégration n’était pas facile. Un tel déficit en affection était lourd à porter, et rendait douloureuses ses relations aux autres. Elle voulait trop et tout de suite. Elle était immodérée. Brillante et caractérielle. Exigeante et utopiste. Elle rêvait avec rage.
  Yelda ne déméritait pas à l’école. Elle se destinait à la puériculture pour entrer rapidement dans la vie active, et envisageait le métier d’infirmière par la suite. Ses résultats scolaires étaient très bons, elle franchissait chaque étape et examen avec facilité.
  Un jour, comme prévu, elle quitta sa famille d’accueil pour un foyer qui la rapprocherait de son nouveau centre de formation. Ce ne fut pas un déchirement pour elle. Elle ne s’autorisait plus à aimer quelque famille que ce soit.
Elle tombait parfois amoureuse, mais ne savait aimer que dans les impasses de la violence. Rien ne durait, elle n’était qu’une proie.
  Lors de vacances scolaires, elle participa à un voyage au Maroc organisé par la DDASS. Elle, qui par négligence de sa famille n’avait jamais eu de papiers en règle, venait d’obtenir la nationalité française, et un passeport.
  Vacances, soleil, plage, un jeune homme beau comme un dieu la séduit. Elle m’écrit qu’il travaille comme serveur et qu’il veut l’épouser.
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extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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