“chroniques d'un flic ordinaire”

24 Juin 2006

  Il y a longtemps. Un été tranquille au boulot. Notre ambitieux officier nous avait oubliés au profit de son déroulement de carrière. Plus souvent à courtiser la hiérarchie et les syndicats, qu’à nous soutenir. Aucune reconnaissance du travail accompli et des risques encourus. Permissions et départs avancés refusés, histoire de démontrer les effets faciles et immédiats de ses galons tout neufs. Alors, on s'est mis en grève. À notre façon.
  Quand on était de service l'après-midi, on emmenait le pique-nique et on allait s'installer derrière un camp de Manouches, là où personne ne nous trouverait. On jouait à la pétanque. Mes collègues se mettaient torse nu, et se chopaient des coups de soleil.
  Si on était appelés pour une intervention grave ou urgente, ou pour des collègues en difficulté, on y allait, mais on ne chassait pas.
  Avant de rentrer à notre base, on prenait l'apéro chez les Manouches, tranquilles, à parler de nos vies, installés confortablement sous l'auvent de la caravane, à regarder le soleil d'été se coucher sur la Seine. On se serrait la main, on s'embrassait en promettant la bouteille de pastis et les pistaches du lendemain.
  De belles vacances d'été...

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

24 Juin 2006

  Je termine un stage 24h/24 chez les sapeurs pompiers de Paris. C’est le quinzième et dernier jour et je suis fatiguée. Quatre heures de sommeil quotidiennes en moyenne. Jour et nuit, je suis montée dans tous les camions rouges qui sortaient de la caserne. Je n’ai pas arrêté. A chaque sonnerie qui retentissait, quelque soit l’équipage concerné, je courais avec les autres. J’avais été dotée de tout l’équipement des pompiers, et mon statut de lieutenant en stage me permettait de les accompagner sur toutes les interventions.
  J’avais la chance d’avoir été affectée à la caserne qui décalait le plus de tout Paris, et j’avais appris et vu plein de choses. Nous retrouvions des effectifs de police sur la plupart des interventions, et j’avais eu le loisir d’observer nos savoir-faire respectifs d’un point de vue un peu extérieur. Je finissais ce stage, grandie d’une expérience inoubliable. Pour cette dernière nuit, je demande donc au stationnaire de désactiver la sonnerie dans ma chambre, et de me réveiller qu’en cas de grosse intervention.
  A cinq heures du matin, coup de fil. « Le capitaine t’attend dans la cour, dépêche-toi, il y a un accident grave sur le périphérique… » Les bottes sont déjà dans le pantalon, j’enfile le tout d’un seul mouvement, et une minute plus tard je suis dans la voiture de l’officier. Périphérique intérieur. La circulation est coupée par la police qui renvoie toutes les voitures vers les boulevards. Devant nous, un coin de ciel de cette nuit glaciale de février est bleu de l’éclat des étoiles électriques des gyrophares. Police, pompiers et Samu. Il y a cinq occupants dans la voiture accidentée… et cinq Samu sont déjà là.
  La voiture a manqué la sortie, et percuté la structure en acier de l’éclairage de l’embranchement. Avec la vitesse et le choc, elle s’est enroulée autour du poteau et ne fait plus qu’un mètre de haut. La carrosserie blanche fait des plis comme du papier. Les pompiers ont installé des projecteurs.
  Du sang coule de tous les côtés de la voiture. Du côté gauche, pendent un bras inerte et quelques mèches ensanglantées de longs cheveux blonds… Le silence est rompu par le bruit métallique des engins de désincarcération. Quand les machines se taisent, le temps de retirer des bouts de carrosserie, on entend des hurlements et des râles dans l’amas de ferraille.
  Personne ne dit rien, chacun retient son souffle comme s’il subissait l’oppression de cette voiture retenant des vies dans sa carcasse. Les médecins du Samu sont accroupis près du véhicule, silencieux aussi, prêts à intervenir. Dès qu’un bout de tôle déchirée est arraché, leurs mains sondent les entrailles de ce monstre à quatre roues, trouvent un bras, une main, une veine et perfusent.
  Le toit de la voiture est découpé à la scie. Cinq à l’intérieur... Jeunes, disloqués, pliés, mutilés. Ceux qui étaient à l’avant ont le moteur sur les genoux, et les pompiers sont toujours à l’œuvre pour les dégager. Mais centimètre par centimètre, cette tâche est longue et délicate. Je tiens deux perfusions tandis que les médecins et infirmiers travaillent. J’entends le mot morphine.
  Une jeune fille gémit doucement, la tête renversée, c’est sa chevelure que je voyais. Des bulles rouges sortent de sa bouche, elle a la colonne vertébrale brisée.
  Ils étaient cinq, ils avaient vingt ans et avaient dansé toute la nuit. L’un d’entre eux avait été tué sur le coup, un autre est mort avant d’avoir été dégagé, un autre est mort dans le Samu, un autre est mort quarante-huit heures après, le dernier a survécu avec une tétraplégie. C’est ce que m’avait dit un des infirmiers présents ce matin-là, rencontré sur un accident quelques semaines plus tard.
  Plus de trois heures après, le jour était levé, le sang était noir sur la carrosserie déchiquetée, et les Samu repartaient avec leurs morts et leurs agonies.
  La circulation était rétablie, et le périphérique allait continuer sa sordide loterie statistique.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

24 Juin 2006

  L’atmosphère de ce soir là est particulièrement électrique. Tous les véhicules de l'arrondissement sont en intervention, les deux police secours ont au moins cinq ou six affaires en attente, et il n'y a pas un temps mort sur les ondes.
On reçoit un message radio directement de l'état-major, qui insiste sur l'urgence de l'intervention. Une femme médecin est en train de se faire agresser à coups de couteau. C'est elle-même qui a passé l'appel.
  Mon collègue et moi sommes à cinquante mètres de là, on y va au plus vite. On monte l'escalier, la porte est ouverte. Elle est étendue par terre et elle a des plaies partout. On demande la présence des pompiers. Je lui parle, elle me parle. Elle a mal. Je lui dégrafe ses vêtements, mais elle a de plus en plus de mal à respirer. On retrouve une lame, mais pas le manche du couteau. C'est un toubib de quartier qui reçoit sans rendez-vous. Elle a mal, elle ne dit que ça. Alors je ne lui pose pas de questions, je ne lui demande pas le signalement du type, je me dis que je le ferai quand elle aura reçu des soins. Je lui demande simplement ce qui la soulagerait, et je prends sa main dans la mienne. Le nombre de blessures est impressionnant, mais ça n'a pas l'air si grave. Ça ne saigne pas trop. Je ne veux pas la stresser. Les pompiers arrivent. Avec mon collègue, on va s'asseoir dans l'escalier. Les pompiers appellent un Samu. Elle est inconsciente à présent...
  Le Samu arrive. Elle a trente-quatre ans. Elle meurt au bout d'une heure. Elle avait reçu un coup mortel, en plein cœur.
  On voit arriver le commissaire de permanence, l'Identité judiciaire, puis un magistrat. On reste assis sur les marches de l'escalier. Le commissaire nous offre une cigarette, et, nous, on est là comme des cons. On se regarde sans rien dire, il va falloir aller rédiger le rapport. Et on ne sait rien, on ne connaît pas le signalement de ce meurtrier, on ne sait pas par où il est allé avec ses mains rouges, cette ordure. Il a volé des ordonnances, c'est tout ce qu'on sait.
  Je m'en veux.
  Je m'en veux encore.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire