“chroniques d'un flic ordinaire”

26 Juin 2006

  Le talent d'un dealer d'héroïne d'envergure moyenne est avant tout de cacher efficacement sa came. C'est cher, ça dégage de la plus-value à la revente, la demande est supérieure à l'offre, et c'est illégal. Se faire saisir le stock est redoutable de conséquences pour un dealer : garde à vue, dépôt, trou, perquisition qui entraînera le dépôt de bilan de la petite entreprise, et donc des problèmes de trésorerie.
Il convient donc de déployer ruses et astuces pour mettre toute cette merde à l'abri, non seulement des flics, mais aussi des toxicos dont le dealer dira qu'ils sont peu scrupuleux et mauvais payeurs.
Pour pouvoir dire en cas d'interpellation, qu'il n'est que simple consommateur, le dealer n'a généralement sur lui qu'une à trois doses. S'il les a emballées sous forme de bonbonnes, il peut les avaler, mais ce procédé plutôt réservé à l'urgence, empêche l'immédiateté de la vente.
Mais le reste de la came n'est jamais loin. Les cachettes standard sont les compteurs collectifs EDF, les poubelles, les boîtes aux lettres, etc., bref tous les endroits qui ne sont à personne en cas d'irruption intempestive de la police, et à tout le monde en cas d'heureux hasard pour un toxico.
Si le dealer a une voiture, il dispose de plusieurs possibilités de planque. Il peut par exemple scotcher la came derrière les enjoliveurs.
Tout ça reste très classique et très ébruité. Il y a chez les dealers de véritables virtuoses de la cachette.
Dans une cité, il y avait un type craint de tous à cause de son énorme rottweiler. On ne lui connaissait pas d'activité “ stupéfiante ”. Un jour pourtant, je ne sais plus quel soupçon ou dénonciation nous a amenés vers lui, et on a découvert des dizaines de doses d'héroïne dans le collier du chien.
Un peu plus loin, il y avait un autre gars qui, lui, était plaint de tous à cause d'un handicap qui l'obligeait à marcher avec une béquille. Et un jour, je ne sais plus ni pourquoi ni comment, on a découvert une centaine de doses dans la béquille.
Etc.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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26 Juin 2006

  La chasse à la voiture volée nous emmène au cœur de la cité, entre les barres d'immeubles. Le jeune homme pile brusquement au milieu de l'allée et descend de voiture. Arrogant, souriant, il pose nonchalamment le coude sur le toit en nous dévisageant. À quelques mètres, silencieux, une trentaine de jeunes observent la scène.
Un jeune collègue perd son sang-froid, dégaine son arme, et la pointe sur l'homme en criant : « Mets tes mains sur le capot et ne bouge pas ! »
Les jeunes nous entourent, toujours sans rien dire.
L'homme décroise doucement les jambes, et d'un mouvement lent lève les deux mains au-dessus de sa tête. Puis, il fait face à sa voiture et nous présente son dos. Il reste immobile quelques secondes dans cette position, et tourne simplement son regard vers le jeune flic. « Eh bien, tire maintenant... »
Nous sommes remontés en voiture, et nous avons quitté la cité.
Le brigadier s'est retourné vers le collègue, et lui a mis une baffe.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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26 Juin 2006

  Les banlieues sont traversées d'autoroutes, de voies rapides, de nationales rectilignes, d'embranchements qui filent vers la province ou le périphérique de Paris. Les chasses, ou courses-poursuites en langage policier, sont donc très fréquentes. Bien plus que dans Paris intra-muros, où la circulation trop dense empêche ce moyen de fuite, ceux qui s'y essayent finissant souvent sur le toit ou encastrés dans une voiture à un carrefour.
J'avais quelques jours de brigade lors de ma première chasse.
Philippe conduisait, et je ne connaissais pas encore sa vocation refoulée de pilote de rallye.
Nous roulions tranquillement, j'étais à l'arrière du véhicule et observais avec curiosité ce qui allait être mon fief pendant plusieurs années. Je n'ai pas vu la voiture qui roulait devant nous passer le feu rouge, simplement entendu son accélération soudaine et un crissement de pneus. Philippe accélère à son tour, tandis qu'Alain saisit le micro de la radio...
« TN 92 de TV pour un véhicule au terminal...
- TV de TN 92, le véhicule est signalé volé...
- TV en chasse sur l'A86 direction Saint-Denis, quatre individus à bord...
- TV de TN 92, restez prudents et avisez lorsque vous arriverez en limite départementale, je signale la chasse à TN 93... »
La voiture que nous suivons est une BMW, la nôtre est moins rapide, mais Philippe qui est passé du mode patrouille au mode pilotage pur et dur, la suit de près dans la circulation. Alain indique sommairement la progression de la chasse à la radio, et moi j'ai les deux mains crispées sur le dossier du conducteur et le souffle coupé.
La BMW sort à Gennevilliers, passe les feux les uns après les autres. Nous avons mis le deux-tons et le gyro en marche. Elle rejoint à nouveau l'A86 et nous passons sur la Seine-Saint-Denis. Autoroute A1, on roule bien trop vite direction Paris. Périphérique intérieur. Les moteurs hurlent. Paris. Tunnels des boulevards extérieurs. Pas de renfort, la chasse est trop rapide pour être en phase avec une autre équipe. Porte de la Villette, demi-tour vers le périphérique extérieur. La BMW sur la file de droite coupe soudainement la circulation pour se rediriger sur l'autoroute A1. Les pneus fument et laissent des traces sur l'asphalte. On la suit encore. Autoroute A3, et on la perd de vue.
La chasse a duré vingt minutes, c'est très long pour mes nerfs en apprentissage. Je desserre enfin les doigts du siège de Philippe, qui de son côté gère sa frustration de ne pas avoir intercepté la voiture volée à coups de « Merde ! Merde ! Merde ! » Alain annonce la fin de la poursuite sur les ondes.
Moi, je regarde les dix trous que mes ongles ont fait dans le skaï du dossier. Mes deux collègues éclatent de rire. Je vais le soir même couper un de mes derniers signes extérieurs de féminité, je continuerai à m'agripper au dossier, mais je n'abîmerai plus le matériel administratif avec ma trouille.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

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