“chroniques d'un flic ordinaire”

28 Juin 2006

  En sortant de l'école de gardiens de la paix, j'ai choisi un poste en banlieue. Je vivais déjà en banlieue, mais je devrai désormais changer mon regard sur la ville. Ça deviendra très vite une habitude...
La première intervention à laquelle j'ai participé nous a menés dans le local à poubelles d'une des plus grandes cités du département. Des centaines de mètres de bâtiments délabrés, enclavés entre une autoroute et des voies rapides, quelques pelouses râpées devant les entrées des immeubles, des milliers de fenêtres...
Le message radio est clair, il s'agit d'une overdose. Sur place, on nous dirige vers le fond d'un hall, dans le local à poubelles. Un jeune homme gît à terre, il a encore le garrot au bras. On le sort de l'obscurité et de la puanteur, et on le couvre. Il est inanimé, livide et il ne respire plus. Les pompiers arrivent et ne parvenant pas à le réanimer, ils appellent un Samu.
Je n'arrive pas à détourner le regard de ce tout jeune homme que la vie est en train de quitter. Je me sens désarmée. Le néon renvoie un éclat fade entre ses paupières entrouvertes. Ses prunelles sombres ne réagissent pas. Le médecin du Samu, enfin arrivé, donne des instructions rapides aux infirmiers. Il pose à ses côtés un matériel que je vois pour la première fois. Il prend dans chaque main des plaques qui ressemblent à des fers à repasser, et demande à tout le monde de s'éloigner. Un bruit d'électricité quand il actionne le boîtier. Plus tard, je comprendrai que ce bruit pue déjà la mort. Il pose les plaques sur les flancs du garçon. Le corps décolle du sol dans une crispation qui le tord. Le cœur ne bat pas. Il recommence plusieurs fois. Rien. Il débranche tout et entreprend de badigeonner le sternum de désinfectant. Je ne comprends pas jusqu'à ce que je voie la taille de l'aiguille de la seringue qu'il tient à la main. Adrénaline. Il prend des repères avec les doigts de sa main gauche, et plante l'aiguille dans le cœur d'un geste sûr. Massages cardiaques, oxygène... Il se tourne vers nous en rabattant le drap bleu pâle taché de sang sur le visage du jeune homme.
C'est fini...

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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26 Juin 2006

  J'ai tout de suite vu qu'il était mort. On a appelé les pompiers. La femme brigadier de la police secours n'a pas pu rester dans l'appartement, elle est retournée dans le car. Moi, je n'ai pas pu aller voir la mère, je suis restée avec le bébé. J'ai demandé à mon collègue de fermer la porte, je voulais quelques secondes avant que la mère rentre dans la pièce. Je ne savais pas comment lui dire, j'aurais voulu que le médecin soit déjà là. Le bébé dans son berceau était comme une petite grenouille inerte, sur le dos, les jambes pliées et ses minuscules mains de part et d'autre de son visage sur l'oreiller. Comme en sommeil sur un drap vert pâle. J'ai oublié ses jouets. Juste ses yeux fermés et son petit nez rond. J'ai entendu le deux-tons des pompiers et le coup de frein. Le médecin est entré seul, il l'a touché tout doucement, il a soupiré et il m'a dit : « Reste là. » Il est sorti de la chambre. Et j'ai entendu un hurlement.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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26 Juin 2006

  L'appel tombe vers vingt-trois heures. Cambrioleur en action. C'est une voisine qui a prévenu. Le locataire d'au-dessus est parti en vacances, et lui a confié ses clés jusqu'à son retour pour l'arrosage des plantes. Elle a entendu des bruits de coups dans une porte, puis celle-ci qui grinçait. Elle est donc montée, a trouvé les verrous cassés et aperçu de la lumière sous la porte. Et elle a aussitôt composé le 17.
On arrive silencieusement et on constate que les trois verrous sont arrachés ou forcés. On écoute derrière la porte et on entend des meubles qu'on déplace et un bris de verre. On pousse la porte, l'entrebâilleur est mis. « Police ! Ouvrez ! » On attend. Rien. On recommence, toujours rien.
La porte vole en éclats, on rentre dans l'appartement et un homme bondit de derrière une porte et nous saute dessus. Courte bagarre, on le maîtrise, il a l'arcade sourcilière qui saigne et un collègue s'est pris un coup de tête. L'appartement est sens dessus dessous. Des verres cassés jonchent la cuisine. Je vais prendre la radio pour prévenir le central que le cambrioleur est arrêté, et qu'on le ramène au poste, mais il me faudrait son identité pour vérifier dans le même temps s'il ne fait pas déjà l'objet d'une fiche de recherche. Je plonge la main dans la poche de son blouson, je prends ses papiers, et là, j'ai dû blêmir d'un coup.
Et merde... Le type qui était devant moi, menotté et amoché, n'était autre que le locataire des lieux.
Il était rentré de vacances plus tôt que prévu, et il était tellement bourré qu'il avait oublié que ses clés étaient chez la voisine. Comme il avait encore soif, et qu'il était pressé de s'en jeter un petit dernier derrière la cravate, il a ouvert lui-même sa porte avec un tournevis. Il avait dû chercher quelque chose chez lui, et avait retourné tous les tiroirs, et avait fini à la cuisine en cassant quelques verres avant de parvenir à s'en servir un. Et, comme il était sourd comme un pot, il ne nous avait pas entendus taper et brailler à sa porte.
Concours de circonstances, bavure inévitable.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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