“chroniques d'un flic ordinaire”

28 Juin 2006

  Si je meurs, après que l'on se fut servi sur mon corps de tous les organes encore utilisables, je souhaiterais être incinérée. J'exigerais par écrit, que la combustion ne soit pas menée à terme, et qu'il restât des bouts d'os incomplètement cramés. Je pense entre autres, au fémur qui, à moins d'ostéoporose avancée, doit être assez résistant aux hautes températures. Que ces cendres avec morceaux soient mises dans un récipient au choix de l'exécuteur testamentaire, et que celui-ci loue un hélicoptère. Je laisserai à cet usage une liasse de billets de cinq euros dont les numéros ne se suivent pas, cachée sous la selle de mon vélo. Enfin, que mes cendres soient dispersées un mercredi à midi, à très basse altitude, au-dessus de la préfecture de Police. C'est l'heure où sortent de la réunion hebdomadaire avec le préfet, tous les commissaires de police de Paris. En costard ou en uniforme avec leurs feuilles de chêne et leurs glands sur les épaules, ils ressemblent tous à des pingouins endimanchés. Ils m'auront bien fait chier ces cons-là. Hiérarchie ! Mutations arbitraires ! IGS ! Procédures disciplinaires ! Et s'il y avait quelques délégués syndicaux pas loin, ce serait le pied post mortem assuré pour moi. De toute façon, ils ne sont jamais très loin du bon Dieu, ces grands suceurs devant l'Éternel. Carrière oblige. Dommage que le mot “ pute ” ne s'emploie qu'au féminin. Moi, j'aurais versé dans l'agitation et la contestation, mais jamais, au grand jamais dans la putasserie. Alors de les voir se couvrir de mes cendres un mercredi à midi, et se prendre des bouts de mes os sur la tronche, moi qui fus un os pour eux, je me verrais bien mourir une deuxième fois, mais de rire.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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28 Juin 2006

  Au début de ma carrière dans cette féerique administration, et bien qu’appartenant à une brigade vouée à l’anticriminalité, on avait de temps en temps des corvées à accomplir. Entendre par là, gardes statiques, c’est-à-dire assistance des plantes vertes posées aux portes de nos gouvernants, de personnalités plus ou moins menacées, juges, ex-ministres, etc., ou de gens bien nés de ce monde. Cette mission consiste à porter sur soi quelques kilos de gilet pare-balles et de pistolet-mitrailleur, et d’arborer un air très pénétré par la mission qui nous incombe. Éviter, même dans les moments d’ennui abyssal de tripoter par jeu la détente, ou d’entreprendre de démonter l’arme, voir si on arrive à la remonter les yeux fermés. Ce genre de distraction ne peut se faire que dans les lieux fermés au public.
  Nous gardions ainsi un légendaire ministre de l’Intérieur, au demeurant très sympathique, et qui ne manquait pas à chaque fiesta organisée chez lui de nous apporter lui-même champagne, petits-fours et les journaux du jour. Politiquement contestable, mais humainement charmant. On était une équipe de quatre flics, vingt-quatre heures sur vingt-quatre à assurer sa protection. On se relayait à l’intérieur et à l’extérieur, l’extérieur étant infiniment plus pénible à cause de tout le harnachement et de la météo pas toujours propice à faire le planton. Fort heureusement, le sourire ne faisait pas partie des consignes, le smile et le grelottement par moins dix la nuit étant difficilement compatibles.
  À une époque, ce ministre avait quitté son domicile pour s’installer à la campagne, mais le temps que l’information parvienne en haut lieu de la hiérarchie policière, en passant par tous les protocoles des ministères, et redescende sous forme d’ordre de cesser la protection, six mois avaient passé pendant lesquels, on avait gardé jour et nuit un appartement vide avec les mêmes consignes et dispositifs de vigilance.
  Un soir donc, où on se faisait copieusement chier, mes collègues et moi avons eu l’idée fumante de consommer sur place une trouvaille de la veille. Normalement, on attendait la fin de service et d’avoir quitté nos habits de lumière. Mais là, le temps n’avançait pas, il faisait froid et il était urgent de faire quelque chose avant une crise de nerfs collective. On s’est donc roulé un gros pétard qu’on a fumé dehors, pour ne pas que cette délicieuse mais volatile odeur ne parvienne aux narines de notre bien-aimé ministre.
  Une garde statique en gilet pare-balles avec la MAT 49, par une nuit d’hiver glaciale, peut ainsi devenir très supportable, voire carrément agréable.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

28 Juin 2006

  C'est l'été. Je patrouille tranquillement sur l'arrondissement avec un collègue, il fait une chaleur accablante malgré les vitres ouvertes, et l'on espère ne pas avoir à décoller nos chemises trempées de sueur du skaï des dossiers avant la fin de service.
Je suis en train de rêver d'une douche fraîche, quand on capte un appel radio qui nous envoie sur un cadavre qui repose dans une baignoire depuis plusieurs jours, et dont le colocataire ne sait que faire. On se regarde en évoquant toute la sympathie qu'on a pour les macchabées en hiver. Demi-tour et on y va doucement, rien ne presse, il est déjà mort. Second appel radio. Personne décédée sur la voie publique. On est à côté, et je saute sur l'occasion et sur le micro de la radio... « On est à proximité, on prend l'affaire ! » Le choix est vite fait et sans hésitation. Très égoïstement, j'ai préféré le cadavre frais du jour, laissant lâchement à la police secours le pourri dans sa baignoire. Ce soir, je leur offrirai un café pour leur faire oublier l'odeur.
Sur place, un attroupement d'une trentaine de passants autour d'une Sanisette, ces toilettes publiques dont la porte s'ouvre automatiquement au bout de vingt minutes pour éviter que leur usage ne soit détourné. Je me faufile dans la foule de voyeurs, et j'aperçois une jeune fille effondrée près des chiottes, les yeux révulsés et les vêtements tachés de sang. Les badauds me disent qu'elle est morte, qu'on l'a assassinée et toutes sortes de conneries. Je rentre dans la Sanisette. Je comprends. Overdose. Une seringue, les bras et le ventre lacérés, couverts d'hématomes et de cicatrices infectées. Le sang vient de son bras. Comme tous les toxicos, une fois l'aiguille dans la veine, elle a aspiré avant d'injecter. Si du sang monte dans la seringue, c'est que l'aiguille est bien placée, et que l'héroïne ne se perdra pas. Au prix de la dose, mieux vaut s'en assurer.
J'ai appris avec les pompiers du secteur à réanimer les overdoses quand il est encore temps. L'overdose est un arrêt ventilatoire. Le cœur bat, mais la respiration est stoppée. Comme une noyade. Pour réanimer, il faut mettre sous oxygène ou faire suffoquer par tous les moyens. Et j'ai ma méthode, bien plus efficace que le bouche-à-bouche, et qui jusque-là a souvent été infaillible sans aucun matériel.
Je redresse la fille et lui colle une baffe de cow-boy en pleine figure. Je la sens tressaillir. Les passants me regardent ébahis, en se demandant pour quelles raisons un flic peut bien gifler un cadavre. C'est vrai qu'elle en a tout l'air la pauvre. Et elle est tellement maigre. Je n'ai aucun mal à la sortir de là, à l'installer contre un arbre au soleil pour continuer - pour la bonne cause - mes violences policières. Je crois bien que je lui ai mis cinq minutes de baffes avant qu'elle se réveille en grognant que je lui faisais mal. Je crois aussi que je l'ai engueulée parce que j'ai eu peur de ne pas y arriver. J'ai aussi engueulé les gens qui continuaient à nous regarder elle et moi, avec leurs yeux de cons, eux qui l'auraient laissée crever sans même avoir l'idée de poser un doigt sur une de ses pauvres veines et de constater que son cœur battait. Je leur ai dit de se tirer, je leur ai même demandé s'ils voulaient aussi des baffes. J'étais encore par terre, j'avais cette gamine fragile qui avait la mort dans le sang, qui pleurait dans mes bras, et ils se rinçaient l'œil comme des dégueulasses.
On était attendus sur une autre intervention. J'ai quand même appelé les pompiers, je voulais qu'elle aille à l'hôpital, qu'on s'occupe d'elle, qu'on lui parle de désintoxication, et qu'elle fasse partie de l'infime proportion de toxicos qui s'en sortent bien.
Je ne l'ai pas revue. J'espère, sans trop y croire, qu'elle va bien.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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