“chroniques d'un flic ordinaire”

24 Septembre 2006

  J'étais en stage de police judiciaire à Paris, et j'avais eu une journée bien remplie qui avait débuté à six heures et demie par une perquisition.
L'équipe de nuit commençait à arriver dans les locaux de la deuxième DPJ. La relève. Les flics de la nuit croisaient ceux du jour, les uns et les autres se saluaient, et plaisantaient sous la lumière administrative du couloir crasseux. Passage de consignes, échange de jour gris contre nuit blanche...
Un inspecteur vient vers moi. « Salut ! Je suis Frédéric. Tu es lieutenant stagiaire ? Reste faire un bout de nuit avec nous si tu veux... » J'accepte tout de suite, je n'avais aucune envie de rentrer. Je me sentais bien dans cette atmosphère qui oscillait entre le haut voltage et les minuscules instants de calme autour de la cafetière. Je voulais tout voir.
« Tu connais le quartier ?, me demande encore l'inspecteur en souriant.
- Non, pas bien, je bossais en banlieue.
- Ce soir, je dois voir des tontons sur le district, me dit-il, ça tombe bien, tu viendras avec moi. »
J'aime bien travailler la nuit. Même si je sais déjà que vers quatre heures, j'aurai un coup de barre pendant lequel je serai capable de m'endormir n'importe où. Après une audition et un procès-verbal de garde à vue, nous partons en voiture vers les boulevards. On se gare devant un sex-shop géant, néons roses et rideaux noirs à la porte. On continue à pied dans la foule nocturne, voyeuse et en appétit de ces belles en images placardées aux entrées des boîtes. De petits groupes de touristes se croisent, hésitent et rentrent là où le portier est le plus convaincant.
Je suis Frédéric dans un bar, où il est joyeusement accueilli par la patronne. Quinqua, pailletée et décolletée, elle l'embrasse goulûment et nous sert deux verres de gin. Tandis qu'ils parlent, j'observe le bar et les couples attablés, et ce n'est qu'aux bruits que je perçois derrière des tentures rouges, que je me rends compte qu'on est dans un bar à putes. Nous buvons un deuxième verre et repartons. Frédéric m'explique que ce bar est une mine de renseignements. Même scénario dans une rue voisine, même bar et même verre de gin. Tout commence à me paraître familier, et mon regard se fait plus curieux. De bar en bar, de boîte en boîte, le trottoir de la nuit est à nous autant qu'aux putes, et qu'à ces hommes souriants et trop parfumés qui nous agrippent le bras pour nous proposer des spectacles de latex et dentelles. On esquive en riant et leur promettant de revenir plus tard. Nous entrons dans plusieurs cabarets de strip-tease, Frédéric parle de gens que je ne connais pas. Je l'entends évoquer un trafic d'armes, puis parler de poudre et de squats... Pendant ce temps, je regarde les filles et les couples se déshabiller sur scène, au son de langueurs grésillantes. Je m'amuse du regard des spectateurs, hommes et femmes alanguis dans les coussins des banquettes rouges, avec leurs yeux qui caressent, touchent et respirent ces corps illuminés de leurs désirs.
La rue est chaude et la nuit rassasiée. Je n'ai pas compté le nombre de rideaux de velours que nous avons franchis, ni les verres de gin qu'on nous a offerts... L'inspecteur me dit qu'il a encore un endroit à voir. Nous descendons la rue Fontaine jusqu'à un panneau qui indique un théâtre, au-dessus d'une porte anonyme. On sonne, un judas s'ouvre, puis la porte. Frédéric tape amicalement l'épaule de l'homme qui nous a accueillis et m'entraîne vers une seconde porte au fond d'un couloir derrière laquelle on perçoit quelques notes de musique. On entre discrètement, le spectacle a déjà commencé. Un couple sur scène s'enlace et se fait l'amour. Au bruit de la porte, ils tournent les yeux vers nous, ils ont des lentilles de contact qui leur font le regard fluorescent. On dirait des personnages de bande dessinée. Il y a une vingtaine de spectateurs, et des miroirs au plafond. Et les hommes rêvent à pleines mains de cette femme aux yeux jaunes.
Sur scène le couple bouge et gémit, et j'en oublie de me demander ce que je fais là. L'homme nous lance des regards souriants, et au moment où je réalise qu'il n'y a que deux couples dans la salle, eux, et Frédéric et moi, je le vois se redresser et se lever. Sa blonde moitié le ceint de ses jambes, et sans cesser leur étreinte, ils se dirigent vers nous, et terminent le spectacle sur nos genoux.
Forts de cette subite intimité, nous nous sommes amicalement embrassés en nous souhaitant bonne nuit à l'heure du café crème.
Ils savaient qu'on était flics...
Il n'y a que les flics pour arriver en retard et sans payer à leur scène.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

28 Juin 2006

  Ma brigade était de service en soirée et le livre d'ordre mentionnait que nous devions nous rendre au tribunal où l'on nous confierait une mission. Sans autre précision. Arrivés au greffe, le garde-détenu nous remet un dossier et nous dit que nous allons accompagner un homme à l'aéroport. On appelle ça une reconduite frontière. On pose les questions d'usage au gendarme, l'état de santé de l'homme, s'il est violent, s'il a l'intention de s'opposer à la mesure d'expulsion. Le gendarme nous répond qu'il n'en sait rien, c'est un ressortissant roumain d'une quarantaine d'années, il est resté silencieux pendant tout le trajet depuis la maison d'arrêt. On a quelques minutes avant le départ, et on va taquiner la machine à café après avoir signé le registre du gendarme. On ouvre le dossier. La Roumanie vivait sa dernière année de la dictature de Ceausescu. L'homme est condamné à mort dans son pays. La Roumanie a demandé et obtenu une mesure d'extradition. La France est sous le règne de Pasqua. Le café ne passe pas. On fouille le dossier, on veut savoir, on est complices. Profession : écrivain. Délit d'opinion. C'est l'heure. On y va. On va chercher l'homme dans sa cellule. On n'ose pas le regarder dans les yeux. On n'ose pas parler, pas se parler, pas lui parler. Il nous a dit bonsoir, il parle un peu le français. On monte en voiture, et on lui enlève aussitôt les menottes. Il regarde le paysage défiler. On se parle un peu. Tout ce qu'on a lu dans le dossier est vrai. La France lui a refusé l'asile politique. On s'arrête acheter des sandwichs. Il n'a pas faim. On descend tous de voiture, on regarde ailleurs. On voudrait qu'il s'enfuie. On ne verra rien, on ne le rattrapera pas. Il ne bouge pas. Ses yeux bleus regardent loin, si loin... On remonte en voiture, l'aéroport n'est plus très loin. On n'a pas pris l'autoroute mais la nationale. On va s'arrêter encore une fois, prétexte : un collègue a envie de pisser. L'endroit est désert, si je me rappelle bien, un parc ou un petit bois. Encore une fois, on descend tous de la voiture, on fait mine de s'éloigner. Je ne tiens plus... « Partez ! Mais partez ! » Ses yeux sont pleins de larmes. « Non... aéroport... vite... » L'aéroport, le bruit, la lumière, la honte, l'uniforme, on nous regarde, le guichet d'embarquement, l'hôtesse et sa gueule maquillée en forme de soupçon, quelle conne, la honte, j'ai honte, le commandant de bord, dans un souffle on lui explique. Je crois qu'on voulait partager cette honte avec le dernier maillon de la chaîne aveugle qui emportait cet homme vers la mort. Il n'a pas résisté, ne s'est opposé à rien, il nous a dit merci. On l'a regardé s'éloigner. On l'a vu disparaître. La lumière est devenue aveuglante.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Mise à jour 4 septembre 2020 :

Cette histoire courte, a été en premier publiée en 2006 ici même sur mon blog, en 2007 dans mon premier livre, FLiC, Chroniques de la police ordinaire, puis en 2008 en édition de poche.
C’est une histoire que j’ai vécue.

Ce récit Expulsion est le pitch du film Police dans lequel joue actuellement Omar Sy : la reconduite d'un condamné à mort à la frontière et l'avoir mis en situation qu'il puisse s'évader avant d'arriver à l'aéroport.

J’étais gardien de la paix.
La fille dans la voiture c’était moi.

Ce film est l’adaptation d’un roman de 2016, lequel est inspiré de mon histoire. Je ne l’ai appris qu’après coup en croisant l'auteur Hugo Boris lors d’un débat sur France-inter. Il me remercie à la fin de son livre. Ni mon éditeur, ni moi n’avons été avisés de cet "emprunt". La question de mes droits d’auteur ne s'est jamais posée.

Apprenant la sortie du film, et au vu du pitch qui, sauf les arches narratives des personnages, correspond à Expulsion, je réagis. Ce n’est pas la première fois que FLiC sert de réservoir d’histoires.
Mais sans mon histoire, il n’y a ni roman, ni film.
Je veux que FLiC soit mentionné.

En quelques échanges entre avocats j’apprends que mon récit relève du "fait divers" et qu’en fait, il est libre d’adaptation. Cette histoire n’a pourtant eu aucun écho médiatique, et son originalité, son unicité, réside dans l’histoire intime, la décision concertée et le non-dit des flics.

Je n’ai pas 20 000€ à lâcher à un avocat. Je ne peux compter que sur vous qui me lisez pour faire savoir que cette histoire est la mienne. Que mes collègues et moi ne le voulions pas, que notre mémoire en est meurtrie, mais nous avons emmené un homme à l’abattoir.

Bénédicte Desforges

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28 Juin 2006

  Deux nuits de stage sur le périphérique. Routine, radars, accidents, déviations, on rentre en pause à la base. Au chaud. Au calme. Les néons du poste ressemblent encore à ceux du périph. Je suis fatiguée. Je monte au bureau des photos. Ils développent et gardent des clichés étonnants pris par les radars. Ce soir-là, ils classent des photos d'accidents. Je regarde avec eux. On me propose de voir la photo d'un accident de moto porte des Lilas. Décapitation par le rail de sécurité.
Et tout me revient.
Fanny et moi en moto. Elle en 1000 et moi en 1100. Motos rouges, c'était drôle, tout le monde nous regardait et on en jouait évidemment. On dépliait ensemble la béquille, et ensemble on mettait pied à terre des bêtes brûlantes. Motos parallèles, serrées, alignées. Petite chorégraphie qui nous amusait. Et ensemble, on retirait les casques. Toujours le même effet... deux gonzesses. On rigolait. Les pantalons de cuir pour la route, ça nous faisait des gros culs.  V  de la main gauche, on parlait moto et on avait plein de potes. Durits aviation, gomme tendre à l'arrière, additif dans l'huile moteur,  on va boire un café ?   On va au Bol d'Or, cette année ?  Fanny est flic comme moi. Dernier souvenir, il fait beau, on est chez elle et on se fait un petit plat à base de sauce à la bière. Ses deux petits mômes éclatent de rire et battent des mains à nos fous rires. On reparle de cette plaque de gasoil sur laquelle on a roulé, les motos comme en roue libre. On parle de ceux qui disent bloquer le compteur et qui ne savent pas prendre les trajectoires. On parle de la vie, on parle de demain, on parle du temps qu'il fera...
C'est pour ça que j'ai dit à mon collègue que je ne voulais pas voir la photo.
Je savais déjà.
Je ne voulais pas voir la tête de Fanny dans son casque.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire