“chroniques d'un flic ordinaire”

3 Octobre 2006

  Une petite rue calme d'une banlieue anémique. De modestes petites maisons avec leurs bouts de jardin, improbable village comme une île engloutie au milieu des barres d'immeubles.
On est au bout de la rue, et il va falloir faire vite. Cambriolage en cours. C'est un voisin qui a prévenu, il a entendu un bris de vitre, et a vu un homme pénétrer dans la maison par une petite fenêtre. Il y a une camionnette garée devant l'entrée. Immatriculée ailleurs. Ça sent le déménagement, et ils doivent être plusieurs.
Je n'avais que quelques mois de police, et pour moi, un cambriolage en action avait le goût d'une pochette-surprise. Ils sont déjà dans la maison, accoutumés à l'obscurité, ayant repéré la topologie des pièces et des couloirs, et connaissent déjà l'orchestration de leurs gestes. Nous, on va rentrer et on ne sait rien. Ni combien ils sont, ni où ils sont, ni ce qu'ils font. Surprise...
Nous laissons la voiture au coin de la rue, et avançons rapidement vers la maison en passant par les jardins mitoyens pour arriver du côté d'un mur aveugle. La porte d'entrée est à quelques pas, et on n'est pas encore visibles. Nous ne nous disons plus un mot. Le brigadier articule sans un son quelque chose que je ne comprends pas. Il finit par me désigner mon flingue. Je sors l'arme de son étui.
La porte est entrouverte. Le premier rentré par la vitre cassée a dû l'ouvrir aux suivants. Nous entrons à notre tour, et sur un signe, nous nous attribuons les portes à franchir, les pièces à visiter. J'entre dans le salon, et j'entreprends d'explorer chaque recoin. Rien ne semble avoir été dérangé. Dans le faisceau de ma lampe, je vois sur un buffet des bibelots désuets, de vieilles photos en noir et blanc, et d'autres en couleur avec des visages d'enfants. Des souvenirs et des avenirs... Il y a de grands sacs de voyage posés au sol. Mais personne dans la pièce.
Le bruit d'une bousculade à l'étage... « Bouge pas ! Ah le con !... J'en ai un !... » Cliquetis de menottes du côté de la cuisine.
« Moi aussi !...
- Rien dans le salon ! criais-je à mon tour.
- Je suis sûr qu'il y a encore quelqu'un », dit le brigadier. Il me dira après, l'avoir compris dans le regard des deux autres.
« Garde ces deux-là, je refais un tour », ajoute-t-il. Et il passe dans le salon. « Bouge pas ! Ah la conne ! (C'est pour moi...) C'est comme ça que tu fouilles une pièce ? Regarde par là ! » Il pointe son arme devant lui. Le troisième était derrière le canapé. Il s'est levé lentement, les mains en l'air, et quand un couteau de boucher est tombé de sa manche, j'ai caché mes mains dans mon dos pour ne pas qu'on les voie trembler.
J'ai eu de la chance. Vraiment.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

28 Septembre 2006

  C'était un mois de mai à Paris. Et les manifs fleurissaient comme les marronniers.
La rue Gay-Lussac ne flambait plus, et sous les pavés, il n'y avait plus grand-chose. Mais ça sentait bon la braise de mon passé, et de la légende...
J'étais en stage de maintien de l'ordre, très élégamment équipée de rangers, d'un calot sur la tête, et d'une trique au ceinturon. La compagnie d'intervention devait se rendre sur une manif d'enseignants qui dégénérait aux abords du ministère. Les profs n'avaient pas été augmentés depuis deux ans, et commençaient à trouver le temps long. Et effectivement, sur place, on nous annonce qu'une délégation cherche à franchir les portes, et que le ministre et ses chefs de cabinet, et les adjoints des chefs de cabinet, et les chargés de communication de ceux-ci sont très occupés et ne recevront personne.
Le commandant que j'accompagnais était un homme charmant. Le matin même, en guise d'accueil, il avait coupé ma cravate aux ciseaux et par surprise, décrétant qu'elle était moche, et m'en avait offert une neuve et un bol de café au lait. Il m'entraîne vers les manifestants ainsi qu'un brigadier. Pas plus. Pas de rapport de force. Pas tout de suite... Il va falloir les décourager, les inciter à renoncer, à partir, bref négocier. Nous discutons. Ils ne baissent pas les bras.
Nous sommes en train d'expliquer sans conviction que leur délégation sera reçue plus tard, quand une main se pose sur mon épaule. « Tu l'as fait », me dit une voix rauque. Je me retourne et je la reconnais aussitôt. On l'appelait Spitou. Une déléguée syndicale de l'UNEF avec qui, à Jussieu quelques années auparavant, on organisait les services d'ordre des manifs, et on restait après les ordres de dispersion, histoire de se faire malmener les sinus à coups de lacrymos. On parlait et on pensait trotskiste alors, et quand j'avais annoncé la fin de mes études et mon projet de carrière policière, elle m'avait dit qu'elle m'aimait bien, mais que quand l'Armée rouge serait reconstituée, je serai la première à flinguer.
« Tu es prof ? lui dis-je d'un air bête.
- Eh bien oui ! Prof de français... Je n'aurais jamais pensé que tu l'aurais fait », me dit-elle encore. Et d'un coup je sens mon ceinturon, mes menottes, mon pétard, la matraque devenir lourds. Devant elle, face à elle et à nos utopies révolutionnaires du passé, je suis mal à l'aise, pas à ma place. Comme une envie d'un voyage dans le temps, et de remettre un foulard noir sur le nez. On se dévisage un moment sans rien dire. Elle n'a pas changé, mon feu follet... Et d'un coup, elle tend ses deux mains vers moi en s'écriant : « Mais, c'est super ! Maintenant que tu es là, tu vas nous faire rentrer dans le ministère ! » Je ne sais plus ce que j'ai répondu. Rien, je crois... Je n'avais pas les mots. J'ai ôté mon calot et je l'ai enfoncé dans ma poche. Je l'ai embrassée en lui disant au revoir, j'ai traversé la foule des manifestants sans les regarder, et je suis remontée dans le car gris et grillagé. Et j'ai chialé.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

24 Septembre 2006

  Ce jour-là, personne n'a su dire ce qui lui était passé par la tête.
Tournée du matin, fin de service à midi, l'équipe qui patrouillait à pied sur le quartier des Abbesses rentre au poste, comme d'habitude un peu en avance. Pas question d'offrir une minute de travail en plus à notre gracieux commandant qui n'avait de cesse de compter les PV manquants et les têtes sans casquette.
Les collègues rentrent rapidement dans le vestiaire pour être en civil à midi tapant, dans la rue à midi une, et dans le métro à midi deux. Les portes des armoires métalliques claquent et s'entrechoquent.
Et lui, ce grand con, a sorti son arme de son étui. Sur le coup, personne n'y a vraiment prêté attention. Et il s'est dirigé au fond, vers les gardes à vue. Et il y a eu un coup de feu. Et des cris. Et un fracas terrible.
Tout le monde a accouru. Lui, il rengainait tranquillement son pétard, le visage calme, et un sourire en coin.
Il avait tiré dans les chiottes. Il avait explosé la cuvette des chiottes.
On n'a jamais compris pourquoi il avait fait ça.
Même à l'IGS, il n'a pas voulu le dire.
Les seules chiottes du poste de police.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire