“chroniques d'un flic ordinaire”

15 Avril 2009

  Le ministre avait rendez-vous au Salon du Bourget. Comme chaque année, et comme ses prédécesseurs, il allait rencontrer des patrons de l’industrie aéronautique, assister à des démonstrations, et peut-être conclure des contrats. Les Mirages ne passeraient pas haut dans le ciel, crâneurs, ils voleraient sur le dos, et il serait aux premières loges sous le souffle et le bruit, à deux pas du mur du son.
  Deux motards avaient été chargés de l’accompagner de Paris jusqu’au bord des pistes. En descendant de voiture, le ministre les avaient salués et remerciés, et à leur tour ils lui avaient souhaité une bonne journée en plaisantant. « Faites attention à vous Monsieur le ministre, le plafond est bas aujourd’hui. »
  Puisque rien ne pressait, et qu’il faisait beau au dessus des avions de chasse qui se préparaient à la fête, ils avaient profité de l’opportunité d’être dans cette zone très protégée pour traîner un peu à coté des appareils et s’en émerveiller comme des gamins.
  Un avion beaucoup plus petit et discret que les autres, autour duquel s’affairait un homme en bleu de travail, était garé à l’écart entre deux hangars. Les motards s’approchèrent, curieux de savoir s’il allait voler entre des bombardiers ou faire de la voltige en solo.
  « Hi, messieurs de la police ! » leur lança l’homme avec un fort accent britannique, et ils apprirent qu’il s’agissait en fait d’un petit avion de la poste qui faisait quelques allers-retours quotidiens vers l’Angleterre.
  « Vous venez avec moi à Londres ? You come with me ? Je décolle just now dans cinq minutes !
  - C'est-à-dire que... on est en service là.
  - We will be back, on sera de retour dans une heure et demie ! »
  Les deux motards s’étaient regardés et entendus. Ils n’avaient aucune envie de résister à la tentation d'un petit voyage inattendu. Le reste pouvait bien attendre après tout. Il leur suffirait de dire que le ministre avait eu besoin de leurs services un peu plus longtemps que prévu. Et puis d’éteindre la radio et quitter les ondes, l’environnement pouvant tout à fait le justifier ce jour-là.
  Ravis, ils étaient montés dans l’avion où le pilote les attendait déjà, avaient jeté leurs casques parmi les sacs de courrier, et quelques instants plus tard, l’appareil avait décollé.
  Dans l’après-midi, le chef de brigade de la compagnie motocycliste reçut un appel un peu inaudible.
  « Allo chef ? Écoutez... Nous ne pourrons pas revenir à l’heure ce soir… on est... coincés. Et on ne peut pas assurer le retour du ministre, il faut que vous envoyiez une autre équipe pour l’escorte.
  - Ah ? Vous êtes en interpellation ? Besoin de renfort ?
  - Non chef, nous sommes hors-secteur.
  - Où êtes-vous ?
  - Nous sommes à Londres, chef. On ne peut pas décoller. Le brouillard, chef... Le brouillard... »
 

extrait de Police Mon Amour

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

25 Mars 2009

 Il était aux écoutes, il s’ennuyait. Ça faisait des heures qu’il ne se passait rien, sinon des coups de fil insignifiants. Un rendez-vous de dentiste, un allo-comment-ça-va de la vieille mère en province, le gamin qui appelle pour dire qu’il rentrera un peu plus tard.
  La commission rogatoire avait été délivrée dans le cadre de la surveillance de deux braqueurs et leur entourage. Des beaux mecs, comme il me l’avait dit, des costauds, des sévères, de ceux qui défouraillent facilement, sans que leur cœur ne batte plus vite. Des truands qui avaient déjà fait des années de prison, toujours actifs dans le milieu, et qu’on soupçonnait d’avoir un projet imminent.
  Mais ce soir-là comme la veille, rien. Que dalle. Des bavardages sans mystère. À croire que les deux bandits s’étaient décidés à rentrer dans le rang. Ou à être extrêmement discrets.
  Et puis vers minuit, il y a eu un appel. Une voix d’homme.
  « Allo ?
  - C’est moi. »
  Enfin. C’est ce qu’il attendait, ce flic seul dans la nuit, seul aux zonzons dans cette salle sinistre, à se dire qu’il serait peut-être le premier à avoir l’information qui ferait que la machine se mettrait en marche derrière le flagrant délit.
  « Ah, enfin c’est toi.
  - Je n’ai pas eu le temps d’appeler avant. Tu comprends, il fallait que je m’en occupe.
  - Je sais ! Mais tout de même, tu aurais pu téléphoner avant !
  - Excuse-moi, mais ça a été plus dur que ce que je pensais.
  - Je me suis fait un sang d’encre !
  - Tais-toi, c’est justement...
  - Alors ?
  - Alors il est mort.
  - Oh merde...
  - Je n’ai rien pu faire. Il respirait encore, mais il était très salement amoché. Il a perdu beaucoup de sang. Pas beau à voir.  
  - Avec ce qu’il s’est pris, ça ne m’étonne pas. Et merde… ça me fait quelque chose.
  - Et moi donc.
  - Il était sympa comme tout, ce petit.
  - Et intelligent, et pas bavard pour un sou. Un bon complice.
  - Et merde et merde. J’arrive pas à me faire à l’idée.
  - Oui, mais il y a un problème maintenant.
  - Quoi ?
  - Je ne sais pas quoi en faire.
  - Hé bien, il faut l’enterrer et vite !
  - Dans un trou ?
  - Mais oui, abruti ! Dans un trou ! Tu fais un trou dans le jardin ! Avec une pelle.
  - Oui, mais je ne peux pas l’enterrer comme ça, ça ne se fait pas, il faut que je le mette dans... je ne sais pas moi, dans quelque chose. Une sorte de cercueil, non ?
  - Et tu n’as rien qui peut servir de cercueil chez toi ?
  - Je ne vois pas quoi...
  - ...
  - ...
  - J’ai une idée !
  - Dis-moi.
  - Une boite à œufs. Tu le mets dans une boite à œufs.
  - Ah c’est pas con, ça.
  - Un chaton ça doit bien tenir dans une boite à œufs.
  - Surtout s’il est écrasé.
  - Saloperie de bagnole. »

  Et le flic, seul dans la nuit, seul aux zonzons, soupirait, soupirait…


extrait de Police Mon Amour

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

24 Décembre 2008


  La voiture bouge dans tous les sens.
  D’abord, de loin, on a cru qu’il y avait eu un accident, le pare-choc était collé contre un arbre, entre le bois et la route.
  Et puis on a vite compris, parce que par là, ça tapine sévère. Foin des scénarios catastrophe, pourquoi imaginer l’accident, si ce n’est à cause de celui de tout à l’heure qu’on a encore à l’esprit. Alors nous restons là, à attendre on ne sait quoi, ou on sait trop bien quoi. Juste pour s’amuser. Se détendre. Penser à autre chose, voir un truc marrant, surprendre par notre présence et s’en rincer l’œil. Rien de plus. Elle est drôle cette voiture qui bouge toute seule, qui se secoue bêtement contre un arbre, comme dans une masturbation mécanique et bucolique.
  Nous, on ne dit rien, on ricane. Bêtement aussi.
  La voiture se calme. Enfin. Elle tressaille un peu, frissonne d’aise, animée par un ballet d’ombres pressées et compressées, trop serrées sous la loupiote jaune. Les portières s’ouvrent, ensemble en harmonie, et la voiture respire en même temps que finissent les orgasmes clandestins.
  On ne sait même plus pourquoi on est là. Mais le carton de tout à l’heure, on l’a oublié.
  « Tout va bien ? Pas de problème ?
  - Tout va. » répond la pute.
  « Bonsoir jeunes gens, je vous laisse en délicieuse compagnie, et moi je trace la route. » dit l’homme en nous adressant un signe de la main et un clin d’œil complice, puis soufflant un baiser au creux de sa main vers la petite pute. Il remonte alors dans sa voiture, qu’il décolle de son arbre à plaisir, et repart entre les terrains de foot et les bords de Seine.
  La fille s’étire en soupirant, elle sourit, et enfouit quelques billets au fond de son petit sac. Elle est jeune et elle est belle. Pas même vulgaire.
  « Alors ? Vous nous matiez ?
  - Ah non, on ne faisait que passer. »
  Elle rit, s’étire encore les bras tendus vers la nuit, se cambre, avec son cul rond provocateur, et ses seins qui narguent toutes les tristesses du monde.
  « Mais bien sûr... »
  Un de mes mâles compagnons du soir a le regard d’un petit animal renversé, charmé, prêt à être mangé par la belle.
  « Je t’offre un verre après le boulot si tu veux. En tout bien tout honneur, évidemment.
  - Non. » dit-elle.
  « Non, répète-t-elle, c’est elle que je veux. »
  Et elle s’avance vers moi, ondulant, mimant son trouble miroir, battant de ses cils fardés noir nuit bleue, et souriant en rouge cerise.
  Et elle s’approche très près, et dit encore « C’est toi que je veux. » avec une voix rauque à chanter du jazz. Et je ne bouge pas, je ne dis rien, en bestiole captive, sous l’emprise de l'ambiguë surprise. Et du jazz de ma tête.
  « Toi, tu ne veux pas ? »
  Elle tend la main vers moi, la petite pute, ça va vite, et me caresse la joue, de deux doigts doux, langueur de la tempe à la pommette aux commissures des lèvres, qu'elle effleure plus lentement. Je ne bouge pas.
  « Non ?
  - Salope ! »
  Et on rit. Et je pense aux mains des hommes.
  Et je sais à quoi elle pense.

extrait de Police Mon Amour

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire