“chroniques d'un flic ordinaire”

8 Juin 2009


  Des problèmes personnels, il en avait. Sa femme l’avait quitté. Elle disait qu’elle ne le voyait jamais, qu’ils se croisaient à longueur de jours et de semaines sans jamais vraiment se retrouver, et qu’un jour ils ne se reconnaîtraient même plus... Quand il rentrait, elle dormait déjà, elle devait se lever tôt. « Tu n’es qu’un fantôme, lui disait-elle, pire, tu es en train de devenir un souvenir... » Alors un jour, elle était partie. Avec leur môme. Et le môme, il appelait l’autre "papa". Et elle le laissait faire, elle disait que ce n’était pas grave, que ça lui passerait quand il comprendrait, qu’il était encore trop petit. Et l’autre, il le connaissait bien. Ils avaient travaillé ensemble quand il était arrivé à Paris quelques années auparavant, il était devenu un ami, et ils avaient souvent partagé un repas, un anniversaire, un réveillon. Il se sentait avec lui comme en famille. Sa femme aussi, mais ça il ne l’avait pas compris.
  Et puis il avait aussi des problèmes d’argent. Il n’avait pas réalisé que la vie à Paris était si chère. Là-bas, chez lui, il avait une petite maison, un bout de jardin, et puis sa famille qui n’était pas loin. Sa mère gardait le petit quand ils allaient travailler, lui et sa femme. Il ne regardait pas l’heure, il savait la tendresse de sa mère, et que tout se passait bien.
  Un jour, il a été licencié. La petite usine allait fermer, alors il a bien fallu qu’il change de métier, dans cette région, il n’y avait plus rien pour lui. C’est comme ça qu’il était arrivé en banlieue parisienne, dans un petit appartement dont il disait qu’il en payait un loyer de château. Il avait trouvé à grand peine une nounou qui venait s’occuper de son fils à la maison, prête à effectuer n’importe quels horaires. Elle était adorable, mais ne voulait pas être déclarée. C’était cher, mais il n’avait pas le choix. Et le petit était tout sourire et commençait à parler le wolof aussi bien que le français. Lui, il aurait préféré le breton, mais ça le faisait tout de même rire.
  À vouloir se refaire un cadre de vie joli et qu’aujourd’hui ressemble à avant, et en achetant une voiture confortable pour emmener sa petite famille à la campagne, chez eux, il s’était endetté. Il avait eu une première saisie sur salaire, et avait dû revendre la voiture. De toute façon, il n’avait plus personne à emmener sur les routes, plus personne avec qui chanter à tue-tête toutes vitres ouvertes, pour faire rire son petit.
  Sa mère pleurait au téléphone « Mais qu’as-tu donc fait pour qu’elle s’en aille ? N’étais-tu pas capable de prendre soin de ta famille ? Les reverrai-je un jour ? » Il ne savait pas quoi répondre. Il avait juste envie de dire que ce n’était pas de sa faute, que le temps ne se mesure pas de la même façon pour tout le monde, que ses journées pourtant si longues, dont il ne connaissait jamais la fin, il ne les avait pas vues passer. Qu’il avait choisi cette vie-là.
  Et son métier, c’est vrai qu’il l’aimait. Même si, comme les autres, il sentait une sorte d’étau se refermer sur lui, même s’il se disait qu’ils étaient de moins et moins des hommes, et chaque jour un peu plus des machines. Même si on ne les aimait pas, là où ils allaient. Qu’on leur crachait dessus. Même s’il fallait, chaque jour davantage, qu’il s’invente des histoires pour se convaincre qu’il servait à quelque chose.
  Non, il n’avait que des problèmes personnels. C'est ce qu'on a dit.
  Et pourtant... pourtant... quand, un dimanche trop silencieux et solitaire, quand pour la première fois les larmes n’ont pu se tarir jusqu’au soir, qu’il a commencé à comprendre, et qu’il s’est enfermé dans sa chambre pour se tirer une balle dans la tête, il s’est mis en uniforme.
 

texte extrait de Police Mon Amour

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19 Mai 2009

  L’homme était venu signaler le vol de sa voiture le matin. Il était furieux.
  « Rendez-vous compte ! fulminait-il, je sors ma voiture, je laisse la clé sur le contact le temps de refermer la porte de mon garage, et paf ! je vois ma voiture s’en aller ! et je cours derrière, mais vous pensez… première à droite, première à gauche et paf ! plus de voiture ! »
  Le flic qui avait pris sa plainte se mordait les lèvres pour ne pas lui demander s’il avait eu le temps de relever l’immatriculation, entre l’envie de faire un bon mot, et son doute qu’il y ait compatibilité entre son humour et l’état de rage du bonhomme qui menaçait à présent de commettre meurtres et actes de barbarie sur tous les habitants de son voisinage.
  Il se contenta de remplir une déclaration de vol, de lui indiquer les formalités à remplir auprès de son assurance, et surtout lui affirmer que sa voiture était désormais inscrite dans le fichier des véhicules volés, et qu’elle était dès à présent recherchée dans les environs. Et comme une patrouille était de passage, d’un air navré, il lui proposa qu’on le conduise jusqu’à la station de RER la plus proche pour qu’il puisse tout de même se rendre à son travail, ce qu’il accepta.
  En fin d’après-midi, l’homme fut convoqué au commissariat. Sa voiture avait été retrouvée. Elle était à Lyon.
  Le matin, le voleur avait rejoint l’autoroute du sud sans se faire repérer. Il avait franchi la zone de péage rapidement ; en pleine semaine et à cette heure-là, les embouteillages sont dans l’autre sens.
  Et puis, il avait roulé tranquillement et prudemment, et n’avait pas été inquiété. Il a signalé aux gendarmes qui l’ont arrêté, avoir fait une halte sur une aire de repos déserte, le temps de manger un fruit et des biscuits qu’il avait emportés dans son sac. Il a précisé avoir jeté l’emballage et un trognon de pomme dans une poubelle. Et il avait repris la route et continué à rouler en direction du sud. Quelques kilomètres avant le péage de Lyon, la voiture était tombée en panne d’essence. Les gendarmes l’avaient ainsi retrouvée stationnée sur la bande d’arrêt d’urgence. Le voleur n’était pas loin, se pensant à l'abri et invisible, caché dans un fossé en contrebas de l’autoroute, et attendant la nuit pour poursuivre sa cavale, avait-il avoué.
  « Mais alors, ma voiture n’a rien ? Pas d’accident ? avait souri l’homme.
  - Elle n’a rien. Elle n’a simplement plus une goutte d’essence.
  - Et le voleur ? Qu’a-t-il fait ? Il allait où ?
  - On va bientôt le savoir. Ses parents sont allés le chercher à Lyon où les collègues le gardent bien au chaud. Ils n’étaient pas contents. Pas contents du tout.
  - Ses parents ??
  - Oui. Il a déclaré aux gendarmes qu’aujourd’hui il y avait un conseil de classe, et qu’il préférait être ailleurs. Votre voleur a tout juste douze ans. »

extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

7 Mai 2009

  Ce n’était même pas un parquet en bois. Elle aurait sûrement préféré. C’était un lino imitation bois, usé, avec des coins décollés, des taches de soleil pâle, et des brûlures de cigarettes. Elle avait repoussé les quelques meubles vers les cotés de la pièce de façon à former un carré vide, et elle s’était installée au milieu. Elle avait passé une tunique blanche et ceint et serré sa taille de plusieurs tours d’une fine et large écharpe de satin blanc. Elle avait tiré ses cheveux en arrière et les avait tressés. Elle était maquillée de rouge aux lèvres et aux joues.
  Je pense qu’elle avait d’abord dû s’agenouiller, pieds nus, et s’asseoir sur ses talons, tournant le dos à la fenêtre. Elle avait entravé ses jambes l’une contre l’autre avec une cordelette.
  C’est comme ça qu’il fallait faire.
  Question de pudeur.
  Et puis elle avait posé le couteau face à elle, parallèle à l’axe de ses genoux, la lame tournée vers la gauche. Elle avait dû le regarder, quelques instants peut-être, ou un temps long comme un bout de vie.
  C’est comme ça qu’il fallait faire.
  Sans une larme et sans un doute.
  Elle avait écarté les pans de sa tunique, et posé la pointe de la lame sur son ventre, à gauche de son nombril, en tenant le manche à deux mains. Elle a enfoncé la lame jusqu’au plus profond de ses entrailles, et elle l’a tirée à travers son ventre, au dessus de la ceinture qui tentait de retenir ses intestins qui se répandaient sur le lino imitation bois.
  C’est comme ça qu’il fallait faire.
  Il n’y a pas d’autre manière de le faire.
  Elle a vomi sur sa tunique, et elle est tombée sur le coté, les genoux serrés et les deux mains encore agrippées au manche du poignard.
  Elle avait la position d’un fœtus assassiné.

  Pourquoi a-t-elle fait ça, Khadidja ?
  Ce n’est pas comme ça qu’il fallait faire.
  Pourquoi n’a-t-elle pas fait comme ses copines de désespoir, avalé une boite de barbituriques, de l’alcool ou n’importe quelle merde à destruction, et téléphoné aussitôt à ceux que ça emmerdera le plus. Les maudire. Les accuser. Les insulter. Leur dire que tout est de leur faute, qu’elle va crever sur l’autel de leur indifférence. Et ces cons-là, elle sait ce qu’ils auraient fait ? Ils auraient appelé les pompiers, ou bien nous, et on serait arrivés, on aurait défoncé la porte, on lui aurait collé des gifles en lui hurlant dans les oreilles.
« Parle-moi ! Parle-moi ! Ouvre les yeux ! Qu’est-ce que t’as avalé ? Où est la boite ? »
Elle nous aurait d’abord détestés, et puis elle aurait pleuré sur une épaule bleu marine inconnue, et oublié qu’elle ne nous connaissait pas.
  Pourquoi ne s’est-elle pas connement tranché les veines du poignet dans le mauvais sens, celui qui ne saigne pas trop, transversal, celui qui laisse des petits traits blancs qu’on exhibe avec complaisance en se rappelant du jour où on n’a pas tout à fait voulu mourir. Ça lui aurait donné un genre, un air de ténèbres, un air de ceux qui n’ont peur de rien, même pas d’avoir mal, même si c’est que des conneries.
  Ne pouvait-elle pas se suicider comme tout le monde ? Trafiquer son dernier rôle pour laisser une chance aux hasards de ceux qui n’en ont rien à foutre ? S’accorder un temps de plus pour s’y habituer à ceux-là ?
  Pourquoi n’a-t-elle pas fait l’hystérique ? Pourquoi elle n’a pas fait semblant de mourir comme plein de filles de ton âge ? Pourquoi tout ça... pour qui, tout ça...
  Quelle trahison, quelle infamie a-t-elle punie de cette façon-là. Dans sa djellaba blanche, avec son couteau de boucher. Mais qu’est-ce qu’elle a donc fait, cette petite conne, c’est pas permis de faire ça comme ça. Elle avait le nom de la première femme, celle qui n’était même pas vierge, qui est restée la seule et l’unique jusqu’à sa mort. Elle croit qu’on ne l’a pas vue, la Kaaba encadrée sur le mur ? C’était quoi son déshonneur, petite fille du bled, pour se crever de cette façon, sans personne pour le coup de grâce. Même sa mise en scène n’était pas conforme.
  Elle n’a même pas laissé trois lignes sur un bout de papier, Khadidja, elle a tout écrit avec ses tripes, avec une encre rouge incompréhensible, qui puait le fer. C’était écrit trop gros, et on ne connaît pas cette langue. Elle n’a rien crié, personne n’a rien entendu, elle a juste dégueulé sa douleur. Et glissant sur le manche du couteau, en s'assassinant, elle a déchiré ses deux mains.
  Elle avait les yeux ouverts, Khadidja, après le sacrifice, de grands yeux de chatte orientale qui ne donnaient aucune explication. Qu’est ce qu’elle est allée chercher en Extrême-Orient, cette princesse, avec sa bouche rouge de théâtre, c’était quoi sa légende, pour qu’elle s’éventre comme ça sur son pauvre parquet ? C’est quoi le sens de tout ça, cette mort qui lave et qui répare, ce supplice solitaire… Pourquoi a-t-elle choisi de mourir en japonais ?

  Elle a pensé aux cerisiers ?

  Pourquoi elle a fait ça comme ça ?

texte extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire