“chroniques d'un flic ordinaire”

6 Septembre 2010

   Je ne me rappelle pas de quoi il était mort. Accident ou maladie, je ne me souviens de rien, tant ce détail a occulté tout le reste. Je nous revois avec les pompiers dans une chambre sombre et sale qui sentait mauvais. Nous étions autour d'un lit où reposait, sur une couverture râpée, un petit enfant mort. La mère était à nos côtés, la mine inexpressive et les bras ballants. Il fallait transporter le corps de cet enfant à la morgue de l'hôpital de secteur.
   « Madame, il est temps de l'emmener maintenant, a dit un pompier, voulez-vous venir avec nous ?
   - Non, ce n'est pas la peine », a-t-elle répondu.
   Le pompier s'est penché au-dessus du petit lit, et a délicatement rabattu la couverture sur l'enfant. Un brancard était inutile, il l'a simplement soulevé comme on porte un petit endormi.
   « La couverture ! Vous prenez aussi ma couverture ? s'est exclamée la mère.
   - Madame, on ne peut pas l'emmener comme ça, voyons. Il faut que nous empruntions l'escalier et sortions de l'immeuble... Jusqu'au camion... On ne peut pas... Il ne faut pas... Madame...
   - Oui, mais ma couverture ? Comment je vais faire pour la récupérer ?
   - Vous n'avez pas autre chose ? Un drap à nous confier ? Madame ... On ne peut pas le descendre comme ça...
   - Rien du tout, je ne vous donne rien du tout ! »
   La mère a repris le corps de l'enfant des bras du pompier, l'a reposé sur le lit, a retiré la couverture et l'a repliée. Puis elle est partie en maugréant vers le fond de son appartement. Quelques instants après, elle est revenue vers nous, et nous a tendu un grand sac en plastique.
 

Texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

26 Juillet 2010

Vous avez aimé les syndicalistes ? Vous allez adorer les francs-maçons...

 J’avais entendu parler de cette chose comme d’une sorte de secte dont les membres se reconnaissaient par des signes invisibles des profanes. Je me suis documentée, et j’ai lu que cette chose qui rayonnait (comme ils disent) à travers le monde avait une vocation humaniste. Et puis j’ai appris qu’il y avait plein de francs-maçons dans la police, alors, j’ai naïvement pensé que police et humanisme faisaient bon ménage et que c’était une bonne chose. J’étais loin du compte...
  J’ai été approchée (comme ils disent) trois ou quatre fois. Cette approche se faisait sur le ton du secret : « Il faut que je te parle de quelque chose d’important, mais n’en dis mot à personne... » Et là, on me proposait une initiation (comme ils disent) sous couvert de fournir préalablement quelques petits travaux écrits, sur la laïcité par exemple, ou les droits de la femme. L’un et l’autre thèmes me semblaient pourtant hors sujet. Parler de laïcité lorsqu’on affectionne des rituels parareligieux dignes de pratiques moyenâgeuses, ou des droits de la femme en s’interdisant d’appliquer le principe de mixité dans la plupart des loges (comme ils disent), me paraissait tordu. Et rien que ça, qui me semblait tout droit sorti d’un autre âge, me confortait dans l’idée qu’il y avait entorse à la vocation originelle des droits de l’homme (et de sa femelle) qu’ils présentaient pourtant comme leur bible.
  Appartenant à une administration où l’obligation de réserve et de discrétion est largement de rigueur, la perspective du silence auquel est réduit l’apprenti (comme ils disent), ne me séduisait guère plus. Apprendre à écouter, prétextaient-ils... Mais moi, je pensais au vœu de silence des moines, qui entre eux s’appellent aussi "frères". Et puis surtout, s’intégrer dans une autre hiérarchie, il fallait vraiment en avoir envie.
  Un des plus exaltés, une espèce de fasciste de gauche à géométrie politiquement variable, et gardien de la paix à temps perdu, m’avait évoqué une seconde naissance, une voie vers la lumière. Il était persuadé que j’avais ma place parmi eux, et désirait me réconcilier avec le concept. Mais le connaissant plus machiavélique que lumineux, son discours néomystique m’avait paru suspect. Il m’avait décrit par le menu et d’un ton passionné la cérémonie initiatique, et j’avais eu la délicatesse d’attendre la fin de son exposé pour éclater de rire. Il m’a définitivement achevée quand, dans une ultime parade de séduction, il a fièrement passé ses gants blancs, son sautoir (comme ils disent) et son tablier, et que je lui ai trouvé un air de soubrette lubrique.
  Il m’avait énuméré les francs-maçons qui m’entouraient au boulot. J’ignorais tout de leur occulte particularité, bien sûr. Mais même à les regarder de cet oeil averti, je n’avais pas su détecter l’étincelle d’un humanisme hors du commun. Ordinairement pistonnés et intouchables, rien de plus... La plupart étaient des délégués de syndicats, de mutuelles, de l’orphelinat, ou des trois à la fois, et le rayonnement policier de leurs vertus restait, par la force des choses, dans les basses fréquences. Et il y avait le patron...
  « Aaah, le patron ! me disait-il. J’en fais ce que je veux, on est dans la même fraternelle ! (comme ils disent).
  – Ah ? Ça se passe comme ça ?
  – Évidemment, et c’est là tout l’intérêt, le court-circuit... »
  Et il m’avait touché deux mots de cette hiérarchie parallèle en perpétuelle interférence avec la hiérarchie officielle, et de l’avantage à être franc-maçon en matière d’avancement de carrière, de mutation et de nomination aux postes influents ou aux planques.
  Je n’aime pas ceux qui croient penser mieux et plus haut que les autres.
  Je n’aime pas les conspirations du silence.
  Je n’aime pas l’embrigadement.
  Je n’aime pas les tours d’ivoire.
  Je n’aime pas les hiérarchies.
  Je n’aime pas les magouilles.
  Et j’ai toujours dit non...
  L’humanisme était un prétexte, mais le pouvoir une réalité.
  Les soi-disant nombreux et influents francsmaçons de la police nationale ne sont qu’une sorte de Rotary Club où la coutume dominante est l’échange de services, et le passe-temps la chasse aux sorcières profanes. Et les procès en sorcellerie. Sans jugement. Sans justice. Ni conseil de discipline. Juste dans le secret des commissions administratives paritaires. Et de leurs backrooms...
  Ça doit être un rite accepté (comme ils disent).
 

Texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

22 Juin 2010

 Ce matin-là, on avait pris le service avec une heure d’avance. On allait faire une descente dans un bar de nuit. Juste avant que le rideau de fer se baisse, et que des ronds de café dessinés par les tasses viennent fleurir les zincs des bars de jour. Les vieux de la brigade disaient toujours que la fin de la nuit était le meilleur moment pour aller cueillir des bandits. Des beaux mecs comme ils disaient, des vrais, des gros, des sévères avec des fiches de recherche qui traînent jusque sur le trottoir… Confiante et grisée par leurs mythes, je voulais moi aussi tenter l’arrestation légendaire à potron-minet.
  On s’était mis d’accord sur un bar près de la place Pigalle. Un petit bar un peu glauque, qui ne ressemblait à rien avec ses vieilles appliques en néons qui ne donnaient pas envie de s’y attarder. Son seul charme était d’avoir une sale réputation, mais que plus personne n’était capable de dater… On était six ou sept à tenter l’aventure du petit matin à l’heure du premier métro. On a embarqué dans deux voitures et on est partis vers les boulevards avec l’espoir de passer l’heure suivante à rédiger quelques procès-verbaux pleins de noms que d’autres n’avaient jamais pu attraper. Le bar et toutes ses promesses nous attendait. Il jetait encore sa lumière blafarde sur le trottoir à travers sa vitre crasseuse. La buée et des vieilles affiches tenues par des scotches jaunis nous empêchaient de voir à l’intérieur.
  On a tous passé nos brassards et on a poussé la porte.
  « Police ! Contrôle d’identité ! »
  Une dizaine de visages blasés se sont tournés vers nous. Des vieux. Vieux comme le bar. La mine fatiguée de trop d’alcool et de tabac, et d’une nuit qui n’en finit plus de chercher le sommeil. Et des plus jeunes, fatigués et pâles comme les vieux, qui ne veulent pas voir le jour parce qu’ils ne savent pas quoi en faire.
  Ils ont grogné, râlé qu’on les emmerdait, qu’on n'était payés qu’à ça. Qu’on ne pouvait même plus finir son verre peinard. Ils nous ont dit qu’il y avait plein de bandits dehors, et pourquoi eux, pourquoi toujours eux. Et qu’ils n’étaient tranquilles nulle part. Et qu’on n’était jamais au bon endroit au bon moment. Ils avaient tous leurs papiers. Ils les ont tous posés sur le comptoir, devant eux entre les cendriers pleins et les verres vides. Et on y voyait des photos qui ne leur ressemblaient plus.
  On les a pris et on a épelé chaque nom à la radio. « Inconnu » nous répondait-on à chaque fois. Inconnu. Inconnu. Inconnu… Et ils nous regardaient d’un air narquois à mesure qu’on leur rendait un par un leurs papiers, nous les arrachant presque des mains.
  « Vous voyez bien. Nous on est rien, nous on est personne. Inconnus. »


extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire