“chroniques d'un flic ordinaire”

12 Décembre 2010

IGS
B.Desforges - 2010 ©

   Il avait un nom de fleur, cet homme-là, c’est peut-
être pour ça que je m’en souviens si bien. Parce que le reste, j’aurais préféré l’oublier.
   C’était une nuit, c’était un bar, c’était un type avec un nom de fleur qui avait trop bu. Un autre, qui avait bu autant que lui, avait fait une remarque désobligeante sur sa femme. À moins que ça n’ait été sur sa mère. Ou sur sa fille. Le blanc de l’oeil strié de rouge, les deux mains posées bien à plat sur le zinc poisseux pour ne pas tomber, il s’était penché vers lui et, d’une voix pâteuse, avait égrené à son oreille quelques mots noyés dans une haleine infecte. Pute. Traînée. Grosse. Cocu. L’homme au nom de fleur n’avait d’abord pas bronché. Il avait regardé l’autre, goguenard, qui se balançait sur son tabouret en se grattant le ventre, idiot, fier de sa saillie, et continuant à rire grassement. Il l’avait regardé à travers ses épaisses lunettes de myope, les lèvres pincées, les poings serrés, sans rien dire. Il le regardait rire et faire rire les autres ivrognes du bar, lui, la risée de tous, de chaque soir de cuite, et qui ne disait jamais rien. Parce que quand on boit aussi, il faut bien supporter des autres quelques écarts. Mais, ce soir-là, quatre mots avaient enflammé son ivresse. D’un coup, il s’était mis à hurler « Je vais le tuer ! » et il avait sorti de la poche de son manteau râpé un long couteau de boucher.
   Il ne nous a pas vus arriver. Il se tenait au milieu du bar, la lame en avant. Il tournait lentement sur lui-même, livide, sa main libre s’ouvrant et se fermant nerveusement, menaçant à la ronde les derniers noctambules hébétés.
   « Je vais le tuer, je vais le tuer », répétait-il.
   Son front était luisant de sueur, ses lunettes glissaient sur son nez, il clignait des yeux à chaque mouvement qu’il imprimait au couteau.
   Il n’a pas été difficile à maîtriser, il ne tenait pas debout. Menotté les mains dans le dos, il continuait à murmurer : « Je vais le tuer. »
   Assis à l’arrière de la police secours, à chaque cahot, chaque coup de frein, il disait encore : « Je vais le tuer. » Complètement ivre.
   « Pourquoi vous avez fait ça ?
   – Faut pas me parler d’elle. Pas comme ça. Ça ne se fait pas.
   – Mais pourquoi vous vous baladez avec un couteau ?
   – Parce que, l’autre soir, je me suis fait agresser. Avec un couteau. »
   Le couteau, son ivresse, les menaces, une plainte qui serait déposée le lendemain, on l’emmenait face à un officier de police judiciaire qui allait le mettre en garde à vue.
   Devant le commissariat, il descend du car. On l’aide un peu, il titube, ne trouve pas le sol sous ses pieds. Ses lunettes sont pleines de larmes, de sueur, à présent il pleure, il regrette, son nez coule. Toujours menotté, il s’essuie sur son manteau d’un coup d’épaule qui manque de lui faire perdre l’équilibre. Marche pénible après marche glissante, il monte l’escalier appuyé contre le mur. On le tient par la manche jusqu’au bureau de l’officier.
   Et merde. C’est lui, c’est le gros. Un teigneux, un méchant qui ne sort jamais. Toujours au ramassage. Un qui a la main leste, surtout sur les loques humaines, les déchéances menottées. Sur sa femme aussi, quand il n’oublie pas de rentrer chez lui après le service. Personne ne veut plus tourner avec lui dehors, tout le monde attend qu’il se barre, mais il reste. La nuit, les huis-clos seul avec son pouvoir d’être le plus fort, il aime ça. Et ce soir, il est là, il nous attend, les poings sur les hanches, le ventre en avant, avec sa sale gueule couperosée.
   « Alors, les abrutis, qu’est-ce que vous m’amenez là ? La chiure du soir ?
   – Reste correct, d’accord ? Menaces avec arme blanche, et il est complètement torché. Rien de plus. Voilà le couteau. »
   Je lui tends le couteau en le tenant par la lame, il le saisit et, d’un coup sec, le plante sur son bureau.
   « Eh bien, on va s’occuper de lui maintenant. Viens avec moi, connard, tu vas souffler dans l’éthylo et après, je te fous en cage. »
   L’homme au nom de fleur le suit en traînant les pieds, il ne dit plus rien, il renifle bruyamment un filet de morve qui ne veut pas tomber de son nez. On le suit pour lui retirer les menottes. Mon collègue part se laver les mains, je reste dans le couloir et je griffonne sur un carnet le nom de fleur, l’adresse où on l’a cueilli et l’heure.
   Arrivé dans la petite pièce où se trouve l’éthylomètre, l’officier sort une boîte pour y déposer la fouille de l’homme au drôle de nom.
   « Tu vas aller en garde à vue, on va mettre là tout ce qu’il y a dans tes poches. »
   Un portefeuille, un trousseau de clés, un paquet de tabac, un billet froissé, un petit galet rose.
   « Mon porte-bonheur, précise-t-il, ce qui fait ricaner le gros.
   – Tes lacets. »
   Il se penche, pose un genou à terre, se délace, fait la même chose de l’autre côté et tend la paire de lacets à l’officier.
   « Ta ceinture. »
   Il défait sa ceinture, la fait glisser dans les passants et la pose sur la table.
   « Tes lunettes.
   – Non.
   – Comment ça, non?
   – Non. Je veux voir dans quoi je souffle. Je veux lire ce qui s’affiche. Je donne mes lunettes après.
   – Mais mon cher, tu n’es personne ici pour décider quoi que ce soit ! Donne-moi tes lunettes.
   – Non. »
   L’homme s’entête. Il veut voir le chiffre apparaître sur la machine. Appuyée contre le mur du couloir, à quelques mètres, j’observe le face-à-face. L’officier croise les bras et le regarde fixement. L’autre fait de même en vacillant. Il porte d’épaisses lunettes en écaille d’un autre âge, qui lui font de gros yeux et un regard ahuri.
   « Pour la dernière fois, retire tes lunettes.
   – Non. »
   Et c’est allé très vite. J’ai vu le coup de tête partir, les lunettes voler et se briser au sol. J’ai vu l’homme prendre son visage à deux mains en gueulant et saigner entre ses doigts sales. J’ai vu l’autre l’attraper par le col et lui coller le nez contre l’éthylomètre.
   « Et comme ça, tu vois mieux ? »
   L’homme s’est laissé glisser par terre en grognant et soufflant. Je n’arrivais pas à bouger. J’ai encore vu le gros s’approcher et se laisser tomber sur lui, un genou sur son flanc et l’autre sur son nez. J’ai entendu l’os craquer.
   « Pourquoi ? Pourquoi ? » râlait l’homme en se tordant de douleur sur le sol qui se constellait de gouttes de sang.
   Un autre officier est accouru du fond du couloir en hurlant : « Mais c’est pas vrai ! Que se passe-t-il encore ? ! » Il s’est arrêté sur le pas de la porte en soupirant. Le gros a fait un pas vers lui : « Je vais t’expliquer. » Et l’autre s’est tourné vers nous : « C’est bon, allez-y, je m’en occupe. »
   Dans la nuit, les pompiers sont intervenus dans une garde à vue. Un homme y gisait inconscient, le visage tuméfié et couvert de sang. Ils ont tout de suite vu le nez cassé et l’arcade fendue. Aux urgences, ils ont encore diagnostiqué deux côtes cassées.

   Le lendemain à l’appel, nous avons été convoqués dans le bureau du commandant. Il nous attendait, les poings sur les hanches, en haut de l’escalier, comme le gros de la veille. Il était en colère. On est entrés dans son bureau, il a fermé la porte et nous a reproché d’avoir conduit au commissariat un homme en état d’ivresse salement amoché. Un homme avec un nom de fleur qui ne se souvenait plus de rien. L’officier de police judiciaire avait fait un rapport et appelé les secours en pleine nuit.
   « Je vais le tuer… »

récit extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

26 Novembre 2010

  C'était une petite galerie marchande comme il y en a parfois au pied des cités. La moitié des magasins étaient fermés, les rideaux de fer, désormais couverts de graffitis, étaient baissés depuis longtemps sur des commerces qui ne tenaient pas longtemps face à la précarité et à la délinquance. Il restait un bazar tenu par un Pakistanais, quelques enseignes inconnues qui vendaient des vêtements à bas prix, un cordonnier et un bar ouvert sur la rue, avec ses quelques tables en plastique délavé et des parasols déployés en toute saison pour avoir l’air plus gai. Tout au fond de la galerie, il y avait un petit supermarché où nous nous rendions ce jour-là pour y chercher un voleur qui avait été arrêté en flagrant délit par des vigiles.
  Les quelques adolescents qui traînaient là, adossés aux murs des magasins morts, nous regardaient passer, le regard mauvais, en marmonnant des mots auxquels nous préférions ne pas prêter attention. Ils devaient avoir une vague idée de la raison de notre venue et de nos pas pressés dans l’allée crasseuse de leur havre de fortune.
  Nous sommes passés au-delà des caisses du supermarché, et un grand type arborant le badge d’une société de sécurité nous a invités à le suivre jusqu’au bureau du directeur du magasin, où le voleur avait été conduit. Nous avons monté un escalier et sommes entrés dans une pièce dont l’unique fenêtre donnant sur les rayons et les caisses était masquée par un store à lamelles.
  Assis sur une chaise, face au bureau et à l’écran d’une caméra de surveillance, un tout petit enfant sanglotait. Il avait six ans.
  « Où est le voleur ? avons-nous demandé.
  – C’est lui, ont répondu d’une même voix le directeur du magasin et le vigile, en désignant le gamin.
  – Qu’est-ce qu’il a volé ?
  – Une boîte de thon.
  – Une boîte de thon ?
  – Oui, une boîte de thon qu’il a mise dans sa manche. On a tout vu. On l’a chopé à la sortie.
  – Il était tout seul ?
  – Tout seul. Pas de complices. Sale petit con. »
  On regardait tous la boîte de thon sur le bureau.
  Une boîte de thon sans marque, vendue à l’unité, de ces produits qu’on place tout en bas des rayons parce qu’ils sont les moins chers, que l’emballage est laid et ne donne pas envie.
  Le gamin continuait à pleurer et hoqueter, avec plein de larmes et de morve sur le visage.
  « Monsieur, on va emmener le môme. Affaire sans suite, on est d’accord ?
  – Ah mais non, certainement pas ! J’en ai ras-le-bol de tous ces merdeux, ces nègres et ces bougnoules qui viennent me faire chier et me piller tous les jours ! Je vais déposer plainte.
  – Ce n’est qu’une boîte de thon, vous n’avez pas mieux à vous mettre sous la dent comme voleur ? On va s’emmerder à faire une procédure pour une boîte de thon piquée par un mioche qui pisse encore au lit ?
  – Mais j’en ai rien à branler, moi! C’est votre boulot ! »
  On est repartis avec l’enfant.
  J’ai attrapé sa main, mais il s’est senti prisonnier.
  On a traversé ainsi toute la galerie marchande dans l’autre sens vers la sortie.
  Le petit pleurait, essayait de m’échapper. Mais il fallait bien l’emmener pour le rendre à ses parents.
  Les jeunes nous ont encore regardés, mais ils ne disaient plus rien. Seuls leurs yeux nous tiraient dans le dos.
  Moi, je regardais vers nulle part, j’avais juste un voleur de six ans à mes côtés, un voleur de boîte de thon, qu’aucun mot ne calmait et qui, la bouche grande ouverte sur une dent de lait manquante, hurlait « maman! »
  Dans la voiture, en route vers le commissariat, il s’est un peu calmé, on l’a rassuré comme on a pu, on a essayé de le faire rire. Et c’est là qu’il nous a dit qu’il avait faim.


récit extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

3 Novembre 2010

  On contrôlait des voitures le long d’une avenue assez large pour qu’on puisse en faire stationner deux ou trois sans gêner la circulation. Chacun d’entre nous s’occupait de la sienne et de son conducteur, c’était une tâche tout à fait routinière qu’on accomplissait de façon presque mécanique. Permis de conduire, carte grise, attestation d’assurance, quand tout était en règle, la vérification était rapide. Parfois un petit rappel à l’ordre pour des ceintures de sécurité oubliées, et tout de même quelques contraventions quand il le fallait.
  Je vérifiais donc les papiers d’un automobiliste quand mon attention s’est attardée sur mon collègue qui contrôlait la voiture qu’il avait arrêtée à quelques mètres devant moi. Il était étonnamment immobile, les bras ballants devant la vitre baissée. Il ne bougeait pas du tout, comme tétanisé, ne parlait pas non plus, et il avait un air complètement ahuri.
  J’ai fait un pas de coté, toujours avec les papiers et mon carnet de PV à la main, pour essayer de voir et de comprendre la situation. J’ai vu ses sourcils en forme d’accent circonflexe et son regard écarquillé en direction de l’habitacle de la voiture, et une inquiétude un peu floue m’a saisie. Aussitôt suivie d’une sourde angoisse. En un quart de seconde, mon imagination a élaboré toute une série de scénarios terribles. Le conducteur était mort. Il y avait un mort à coté du conducteur. Il y avait quelque chose d’effrayant dans la voiture, un animal peut-être, un reptile probablement pour être capable de mettre mon collègue dans cet état de cataplexie. Un énorme reptile. Ou alors il était en proie à un malaise, debout, foudroyé par une sorte de crise paralysante, et il allait s’effondrer comme un pantin. Ou bien, il était en train de se faire braquer, discrètement, sournoisement, par une arme que je ne pouvais pas voir. Et c’est ce pressentiment qui s’est imposé à mon esprit quand j’ai commencé à marcher lentement vers la voiture, le cœur battant la chamade, et la main sur la crosse.
  Il ne fallait surtout pas que le conducteur puisse me voir, et je me suis arrangée pour avancer dans l’angle mort du rétroviseur. Mon collègue avait toujours les yeux fixes et l’air hébété, et il ne me voyait pas. Et moi, je ne pouvais toujours pas voir le conducteur à cause des reflets sur les vitres, et je n’osais pas parler à mon collègue de peur de déclencher je ne sais quoi.
  Et puis j’ai fini par voir. Une scène à laquelle il eut été étonnant que je puisse assister un jour... Une femme, la jupe relevée très haut sur ses jambes, et qui, d’une main experte, se caressait la cuisse avec application jusqu’à disparaître sous le tissu à chaque va-et-vient.
  « Aaaaah ! » j’ai crié.
  Les deux ont sursauté comme si un obus venait de tomber entre eux, et mon collègue m’a regardée avec l’air de celui qu’on vient de réveiller avec un seau d'eau froide.
  « Heu... c’est un défaut d’assurance... m’a-t-il dit d’une voix qui ressemblait à un miaulement.
  - Ah bon ? Un défaut d’assurance ? Et elle tente de frauder le trésor public ? »
  Elle avait en effet tenté un coup de séduction à l’arraché, à la « M’sieur l’agent, on peut s’arranger. » Ça arrive parfois. Et elle avait presque réussi. Presque... 
  « Tiens, s’il te plait, tu pourrais aller récupérer mon carnet de PV dans la voiture garée là ? Je le lui ai jeté sur le tableau de bord par mégarde, et j’ai gardé ses papiers. Tu peux y aller sans crainte, ce n’est pas un piège. »
  Et j’ai repris son affaire à lui au commencement.
  « Bonjour madame, police nationale, pouvez-vous me présenter les papiers afférents à la conduite du véhicule s’il vous plait. »
  Quelques instants et quelques grincements de dents plus tard, elle a une nouvelle fois relevé sa jupe, mais afin de mieux s’accroupir derrière sa voiture, pour nettoyer sa plaque d’immatriculation.


récit extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire