“chroniques d'un flic ordinaire”

12 Février 2011

occident

   Il aimait l'ordre et l'Occident.
   Il avait chez lui une abondante littérature sur le troisième Reich, et il était fier du passé douteux de ses origines allemandes. Ses enfants étaient blonds aux yeux bleus, ils obéissaient au doigt et à l'œil, et il en était très fier aussi. Le jour de la finale de la Coupe du monde de football, quand la France avait vaincu le Brésil, il avait préféré s'enfermer dans son bureau et écouter Tannhäuser de Wagner, parce que, disait-il, il n'y a pas de victoire française possible avec une équipe de bougnoules et de métèques. Il disait qu'en chaque Européen sommeillait un Beethoven, et que les Nègres n'étaient capables que de tendre la main pour cueillir des noix de coco, et chier à l'endroit où ils les avaient mangées. Il disait aussi que les Arabes allaient exterminer tous les Blancs de la planète dans un avenir proche, et construire une mosquée sur les ruines de Notre-Dame. Il estimait que le régime d'apartheid de l'Afrique du Sud avait été un modèle exemplaire. Alors, il avait préféré installer sa famille dans un lotissement à la campagne, et avait imposé à sa femme de cesser de travailler pour se consacrer à l'éducation des enfants, à la maison, et au catéchisme à la paroisse voisine. Loin de la sauvagerie de Paris.
   Son sentiment de supériorité raciale n'avait de commune mesure qu'avec son inculture et sa peur de l'autre. Il commandait une brigade, et il m'aimait bien parce que, avec mes tresses, j'avais un faux air de Fräulein.
   Il était sorti parmi les derniers de l'école de lieutenant, mais comme il adoptait lui-même l'ordre et la discipline, et l'absolue soumission au grade supérieur, valeurs qu'il chérissait avant toute autre, il était monté en grade avec le minimum de temps requis entre chaque galon.
   Il exerçait ses fonctions, retranché derrière le savoir-faire de ses effectifs, et s'attribuait l'initiative et la fierté de chaque belle intervention en apposant son nom en haut de chaque rapport. Cette manie de piratage, très répandue chez les officiers, avait d'ailleurs contribué au bon déroulement de carrière de beaucoup d'entre eux. Ils ne supportaient pas les conséquences du risque encouru, mais assumaient sans aucun scrupule les bons résultats de l'activité de leurs troupes - leurs hommes, comme ils aimaient à dire - et collectionnaient les félicitations des chefs de service.
   Il avait naïvement cru que tout ce qui portait uniforme, casquette et arme, avait les mêmes penchants que lui. Il avait vu en la police le fantasme néomilitariste d'un refuge idéologique, où sa haine pourrait s'épanouir et ses velléités de nettoyage ethnique se réaliser.
   Alors, il avait tenté une fraternité de contexte avec ses effectifs, mais personne n'était dupe. Sans eux, il n'était rien, mais sans lui, ça ne changeait rien non plus. Il était incompétent, trouillard, et personne n'avait jamais trouvé drôle sa manière d'arriver à l'appel en claquant des talons et en lançant des Zeig Heil ! Il n'était qu'un nom sur l'organigramme, et la troupe insoumise à sa loi du plus Blanc attendait patiemment qu'il fût muté loin de là.
   Comme la brigade était composée de policiers expérimentés pour qui la hiérarchie ne servait qu'à lire les notes de service, il se contentait d'être à l'heure et d'avoir une bonne diction. Et comme il n'était pas entreprenant, il ne faisait donc aucune connerie, et il a rapidement attrapé un galon supplémentaire. Sans qu'on sache si c'était le fruit du hasard ou d'un bon sens immanent des hautes sphères, il s'est retrouvé à la tête de lui-même, dans un bureau où il ne commandait plus personne.
   Malgré ça, il a continué à prendre son service en uniforme, et à tordre sa casquette pour la porter comme ça se faisait outre-Rhin il y a quelque temps.


Texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

23 Janvier 2011

petite histoire rigolote dédiée à mon amie Pascale.

Pascale

  Quand j’étais le lieutenant de permanence du dimanche, j’aimais bien patrouiller avec une fille. C’était mon incontournable rituel, mon caprice décidé d’avance pour ces tournées plus longues que celles des autres jours de la semaine. Je trouvais ça reposant, apaisant. Une fille, ça fait moins de bruit, ça gesticule moins, ça ne rigole pas dans les basses fréquences en mettant des grands coups de patte sur le tableau de bord, ça n’ouvre pas la vitre pour hurler : « Et ta chiotte, papy, tu la dégages ou faut que j’t’aide avec un décapsuleur ? » Une fille dans une voiture de police, ça fait joli, ça peut prendre une voix d’hôtesse de l’air sur les ondes, ça contredit les préjugés. Et puis, ça sent bon une fille, ça chlingue rarement des arpions ou des aisselles. Et quand on passe plus de huit heures en voiture à ratisser quatre arrondissements en plein été, ça y fait et pas qu’un peu.
  Une paire de filles, c’était vraiment la patrouille idéale du dimanche.
  C’est ma copine Pascale que je préférais comme équipière, une ex-championne de boxe française, férue des méthodes alternatives de l’analyse transactionnelle. Je me disais qu’entre sa force de persuasion, son coup de pied fouetté et mon mawashi, en cas de baston, on ne s’en sortirait pas forcément moins bien que deux vieux collègues bedonnants et bas du derche.
  Un dimanche, donc, où j’avais magouillé à l’avance avec mon chef de brigade pour qu’il me colle Pascale en chauffeur de ma voiture d’officier, on était en ronde sur le district, devisant gaiement dans nos effluves de patchouli et de vanille, quand un appel radio nous est parvenu. Il s’agissait de se rendre au Parc des Princes en renfort et, une fois sur place, de prendre contact avec le commandant d’une compagnie de CRS.
  Je ne me souviens plus de ce qu’il y avait là-bas ce jour-là, un match de foot ou un concert, mais un gros dispositif de maintien de l’ordre commençait à être mis en place pour la soirée. Nous nous sommes donc annoncées, nous dirigeant vers les beaux quartiers, et Pascale fit gracieusement brailler les pneus autour de la place de Clichy pour foncer vers l’Étoile, son avant-bras hâlé à la portière et ses bouclettes voletant autour de son visage rond.
  Arrivées au Parc des Princes, nous avons commencé à chercher la CRS avec laquelle nous avions rendez-vous, en roulant au ralenti le long des dizaines de cars stationnés et en essayant de repérer le numéro de la compagnie qui nous attendait. Nous étions tout à nos recherches quand on a entendu une voix tonitruante au-dessus de nous.
  « Ohéééééé ! Oh! les pépettes ! »
  C’était un CRS hilare, penché à la fenêtre d’un car, en gobe-sueur et bacchantes au vent, qui nous hélait.
  « Voilà bien notre chance, j’ai dit à Pascale, on se fait alpaguer par une section de CRS du Nord. Ils sont terribles, que des sous-baloches qui parlent ch’ti et qui ont voué leur âme et leur corps au maintien de l’ordre et au bitume. »
  Et l’autre continuait :
  « Waaah! hé, ho, les mecs, venez voir, y a deux filles, y a deux fiiiilles dans une voiture de poliiiice ! »
  J’ai de nouveau levé les yeux vers le car et je l’ai vu, entouré de deux clones tout pareils, grassouillets et moustachus.
  « Mais ils sont cons ou quoi, ces têtes d’enclume ? a dit Pascale.
  – Bouge pas, je vais leur demander », je lui ai répondu.
  Je suis descendue de notre joli carrosse sérigraphié en bleu, blanc et rouge.
  « Vous êtes cons ou quoi ? Et le respect ?
  – Ah! Le respect… Le respect ? Le respect ! Aaaah, les filles ! Vous montez dans le car ? Miam miam! »
  Je me suis penchée vers Pascale et je lui ai dit qu’à vue de nez, ils étaient complètement mûrs et chauds bouillants, et qu’il valait mieux partir dignement avant d’atteindre des limites disciplinairement irréversibles.
  Je me suis redressée de toute la grandeur de mes galons et leur ai lancé :
  « Messieurs, vous avez tous des tronches à bouffer des tartines de saindoux trempées dans un bol de bière au petit déjeuner, souffrez que nous prenions congé à l’instant. »
  Nous les avons laissés à leurs mines déconfites et avons vite rejoint la CRS 1 de Vélizy, celle des escortes présidentielles, effectifs rasés du jour avec les oreilles bien dégagées, autrement plus distinguée.

récit extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

10 Janvier 2011

PP

  J'ai l'honneur de vous rendre compte des faits suivants...
  J'ai l'honneur de mettre à votre disposition Machin Chose...
  J'ai l'honneur de vous demander...
  J'ai l'honneur de solliciter de votre (très) haute bienveillance...
  J'ai l'honneur de vous soumettre la révision de ma notation...
  J'ai l'honneur de tendre le cul pour que vous y foutiez des coups de pied...

  La coutume de l'écriture amidonnée est à l'honneur dans la police. Toute forme de communication écrite à un supérieur hiérarchique est un honneur, c'est une convention.
  C'est un honneur de rendre compte d'un accident de la circulation, comme d'une belle arrestation. Un honneur de présenter sa démission, un honneur de contester une sanction. La courbette s'écrit très bien, et quand elle se fait, elle a aussi ses usages dialectiques.

  Mes respects ! Dès que le galon n'est plus en chevron, mais blanc et droit, ou pire, décoré de feuilles de chêne, il est de bon ton de présenter ses respects. Même si on n'en pense pas un mot, ce qui est souvent le cas... Quand j'ai pris mes fonctions au commissariat du dix-huitième arrondissement - j'avais alors quelques années derrière moi dans le grade de gardien de la paix, et quelques minutes de carrière d'officier -, un jeune flic est venu vers moi à l'entrée du poste, il s'est mis au garde-à-vous, et m'a dit avec la bouche en cul de poule : “ Mes respects, madame l'Officier ” avant de hurler un  “ Fixe ! ” à l'attention des policiers qui besognaient dans le commissariat. Je connaissais l'usage pour m'y être pliée, mais je n'étais pas encore prête à me le voir appliquer. Tout le monde s'est levé et immobilisé comme quand on joue à un-deux-trois-soleil. J'ai demandé au jeune collègue si ça lui posait un problème qu'on se dise bonjour comme des gens normaux, lui précisant que j'étais insensible à ces marques de respect qu'on m'avait pourtant enseignées à l'école. On m'avait appris à les formuler, mais pas à les recevoir, et vécues de mon récent point de vue galonné, elles me semblaient déplacées. Je préférais concevoir la hiérarchie dont je faisais désormais partie, comme une répartition exponentielle de responsabilités, et le fait de pouvoir endosser celle de ma brigade, plutôt que la mise en œuvre d'un arsenal de gestes coutumiers et vides de sens. Le flic m'a répondu : “ À vos ordres, madame l'Officier ! ” et il est parti faire une belle carrière dans le syndicalisme. Comme quoi, ça peut parfois être porteur pour qui s'acharne et persévère.
  Sur la fin, avant de placer volontairement ma carrière entre parenthèses, j'avais banni de tout rapport écrit et gestuel les formules de politesse policières qui me paraissaient infondées. Je n'avais plus d'honneur à présenter puisqu'il m'avait été confisqué en même temps que mes velléités à me transformer en Robin des bois, et j'avais beau réfléchir, je ne me souvenais pas qu'il y ait jamais eu à mon égard une attitude bienveillante de la part de ma hiérarchie, à laquelle je ne vouais même plus le respect que l'on doit à n'importe quel inconnu. Les rapports administratifs que je rédigeais s'en sont trouvés considérablement diminués en volume, et je m'obligeais à l'exercice de la paraphrase pour qu'il puisse au moins y avoir un sujet (moi), un verbe (demander) et un complément d'objet direct (une mutation, et en désespoir de cause, une mise en disponibilité).

  J'ai l'honneur en carafe quand je me souviens de la façon dont vous m'avez traitée...
 

Texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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bénédicte desforges

#chroniques d'un flic ordinaire