17 Juillet 2010

Bénédicte Desforges

#actu police, #suicides, #revue de presse

10 Juillet 2010


alliance


  L’article du Point n’a guère besoin de commentaires.
  Un syndicaliste qui monte en grade, c’est un peu comme un parlementaire qui se vote une augmentation ou petite prime entre soi. Ça va tout seul, ça ne se discute pas puisque tout le monde est d’accord, c’est non négociable avec ceux qui t’ont élu, et ça ne peut même pas s’appeler "magouille" puisque c’est partie intégrante de la règle du jeu.
  Et quand un syndicat est très proche de la majorité au pouvoir – pour ne pas dire qu’il est son petit bras armé (pour ne pas dire aussi : diamétralement opposé à la notion de contre-pouvoir) – la chose se passe encore mieux, avec un sourire béat sur la face des promus et sans aucun scrupule.

  Voyons voir...

  Nous avons là une police nationale qui a commencé une lente asphyxie, faute de moyens, d’effectifs et de projets. Au point d’ailleurs, que les deux syndicats d’officiers (Synergie et SNOP) viennent l’un après l’autre d’indiquer à leurs adhérents et collègues, la façon d’obtenir la prime d’indemnité de départ volontaire. C’est dire comme ça sent le roussi. Des syndicats professionnels qui vous donnent la marche à suivre pour dégager, le mode d'emploi de la démission, c’est plutôt surréaliste.

  Les effectifs de police sont démotivés comme jamais ils ne l’ont été. La majorité des flics préfère aujourd’hui être des fonctionnaires que des policiers. Encore une fois, courage fuyons. Fuyons le sens de ce métier, trahissons notre vocation puisqu’elle nous a trompés, ne nous posons pas trop de questions car nous ne pourrons être que déçus. Et puis, à bien faire son boulot on ne récolte que des emmerdes. Appliquons les quotas, baissons la tête, et efforçons-nous de rentrer entiers à la maison.

  Et au milieu de tout ça, on nous donne à observer des syndicalistes faire la fête du galon, devenir des chefs – préfet, même…- sans jamais s’être sali les mains à la crasse du terrain - ou si peu – et se préparer une retraite plus juteuse que celle des petits camarades du même grade.
 C’est indécent. Indigne du mandat de représentativité qui leur a été confié.
 Et si ce n’est pas nouveau, c’est de plus en plus mal perçu et on le comprend.
 Il y a comme une distorsion entre la carrière et l’avenir radieux de ces gens-là, et le mérite complètement anonyme de ceux qui travaillent, font de la police au quotidien, et payent des cotisations syndicales comme des assurances-vie au cas où.

  Le plus triste est que tout ça n’a plus vraiment d’importance.
  La véritable alliance – entre la politique, ce syndicalisme et une base qui n’a pas eu d’autre choix que de transformer sa déprime en indifférence – a consisté à laisser filer les prérogatives de la police nationale.

  Le nez dans le guidon, quand on nous montrait la lune, on a regardé le doigt.  [lire]

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B. Desforges

#actu police, #syndicats

22 Juin 2010

 Ce matin-là, on avait pris le service avec une heure d’avance. On allait faire une descente dans un bar de nuit. Juste avant que le rideau de fer se baisse, et que des ronds de café dessinés par les tasses viennent fleurir les zincs des bars de jour. Les vieux de la brigade disaient toujours que la fin de la nuit était le meilleur moment pour aller cueillir des bandits. Des beaux mecs comme ils disaient, des vrais, des gros, des sévères avec des fiches de recherche qui traînent jusque sur le trottoir… Confiante et grisée par leurs mythes, je voulais moi aussi tenter l’arrestation légendaire à potron-minet.
  On s’était mis d’accord sur un bar près de la place Pigalle. Un petit bar un peu glauque, qui ne ressemblait à rien avec ses vieilles appliques en néons qui ne donnaient pas envie de s’y attarder. Son seul charme était d’avoir une sale réputation, mais que plus personne n’était capable de dater… On était six ou sept à tenter l’aventure du petit matin à l’heure du premier métro. On a embarqué dans deux voitures et on est partis vers les boulevards avec l’espoir de passer l’heure suivante à rédiger quelques procès-verbaux pleins de noms que d’autres n’avaient jamais pu attraper. Le bar et toutes ses promesses nous attendait. Il jetait encore sa lumière blafarde sur le trottoir à travers sa vitre crasseuse. La buée et des vieilles affiches tenues par des scotches jaunis nous empêchaient de voir à l’intérieur.
  On a tous passé nos brassards et on a poussé la porte.
  « Police ! Contrôle d’identité ! »
  Une dizaine de visages blasés se sont tournés vers nous. Des vieux. Vieux comme le bar. La mine fatiguée de trop d’alcool et de tabac, et d’une nuit qui n’en finit plus de chercher le sommeil. Et des plus jeunes, fatigués et pâles comme les vieux, qui ne veulent pas voir le jour parce qu’ils ne savent pas quoi en faire.
  Ils ont grogné, râlé qu’on les emmerdait, qu’on n'était payés qu’à ça. Qu’on ne pouvait même plus finir son verre peinard. Ils nous ont dit qu’il y avait plein de bandits dehors, et pourquoi eux, pourquoi toujours eux. Et qu’ils n’étaient tranquilles nulle part. Et qu’on n’était jamais au bon endroit au bon moment. Ils avaient tous leurs papiers. Ils les ont tous posés sur le comptoir, devant eux entre les cendriers pleins et les verres vides. Et on y voyait des photos qui ne leur ressemblaient plus.
  On les a pris et on a épelé chaque nom à la radio. « Inconnu » nous répondait-on à chaque fois. Inconnu. Inconnu. Inconnu… Et ils nous regardaient d’un air narquois à mesure qu’on leur rendait un par un leurs papiers, nous les arrachant presque des mains.
  « Vous voyez bien. Nous on est rien, nous on est personne. Inconnus. »


extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire