Culpabilisation

24 Juin 2006

  L’atmosphère de ce soir là est particulièrement électrique. Tous les véhicules de l'arrondissement sont en intervention, les deux police secours ont au moins cinq ou six affaires en attente, et il n'y a pas un temps mort sur les ondes.
On reçoit un message radio directement de l'état-major, qui insiste sur l'urgence de l'intervention. Une femme médecin est en train de se faire agresser à coups de couteau. C'est elle-même qui a passé l'appel.
  Mon collègue et moi sommes à cinquante mètres de là, on y va au plus vite. On monte l'escalier, la porte est ouverte. Elle est étendue par terre et elle a des plaies partout. On demande la présence des pompiers. Je lui parle, elle me parle. Elle a mal. Je lui dégrafe ses vêtements, mais elle a de plus en plus de mal à respirer. On retrouve une lame, mais pas le manche du couteau. C'est un toubib de quartier qui reçoit sans rendez-vous. Elle a mal, elle ne dit que ça. Alors je ne lui pose pas de questions, je ne lui demande pas le signalement du type, je me dis que je le ferai quand elle aura reçu des soins. Je lui demande simplement ce qui la soulagerait, et je prends sa main dans la mienne. Le nombre de blessures est impressionnant, mais ça n'a pas l'air si grave. Ça ne saigne pas trop. Je ne veux pas la stresser. Les pompiers arrivent. Avec mon collègue, on va s'asseoir dans l'escalier. Les pompiers appellent un Samu. Elle est inconsciente à présent...
  Le Samu arrive. Elle a trente-quatre ans. Elle meurt au bout d'une heure. Elle avait reçu un coup mortel, en plein cœur.
  On voit arriver le commissaire de permanence, l'Identité judiciaire, puis un magistrat. On reste assis sur les marches de l'escalier. Le commissaire nous offre une cigarette, et, nous, on est là comme des cons. On se regarde sans rien dire, il va falloir aller rédiger le rapport. Et on ne sait rien, on ne connaît pas le signalement de ce meurtrier, on ne sait pas par où il est allé avec ses mains rouges, cette ordure. Il a volé des ordonnances, c'est tout ce qu'on sait.
  Je m'en veux.
  Je m'en veux encore.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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