Saisie administrative

2 Octobre 2008

histoire à l'attention de l’IGS


  C’était l’été. Un orage se retenait d’exploser, et expirait des bouffées de chaleur dans les rues étroites de la butte Montmartre. Sous la nuit lourde et poisseuse, les touristes s’appliquaient à trouver l’atmosphère du vieux Paris défiguré romantique. Ils regardaient les façades éclairées de discrets projecteurs à la façon de décors de cinéma, et se disaient que les Parisiens avaient bien de la chance de fouler de si jolis pavés, et de diner sur des nappes à carreaux.
  La très chrétienne basilique avait éteint ses cierges, et fermé ses portes à la même heure que les musées. Au-delà des toits des vieux immeubles, elle ressemblait à une grosse meringue. À ses pieds, les mécréants africains, marchands du temple des misères, vendaient à la sauvette tout un tas de bricoles d’inspiration exotique fabriquées à Aubervilliers.
  Nous, on patrouillait à travers la foule. On avait pour mission de faire place nette aux promeneurs du soir, et de faciliter le commerce autorisé. Les peintres et caricaturistes qui ne s’étaient pas acquittés de la taxe permettant de faire partie du cercle très fermé du Carré du Tertre, nous craignaient. À notre vue, chevalet, pinceaux et fusains sous le bras, ils disparaissaient rapidement dans la foule. Je n’aimais pas les rattraper. J’avais une répugnance à faire le grand écart entre une délinquance qui détruit, et ces menues plaies d’argent municipal et de passe-droits. Peut-être était-ce un parti pris de ma part, mais je trouvais à ces insoumis à l’impôt, davantage de talent qu’aux bedonnants déguisés en peintres d’antan, qui vendaient leurs croûtes devant chez Patachou.
  Nous avions laissé la voiture derrière nous, et avancions vers le parvis et le grand escalier, là où l’Afrique montmartroise et sans papiers tenait son petit marché interdit. Bracelets, colliers, petits éléphants en bois et foulards synthétiques, tous identiques d’un stand de fortune à même le sol, à un autre.
  Nous nous tenions au milieu des passants, et les vendeurs ne nous apercevaient qu’alors que nous étions à quelques mètres d’eux. Ce soir-là comme les autres, d’un même geste, ils ont tous attrapé les quatre coins des pièces de tissus sur lesquelles était disposé leur petit bazar, et ont déguerpi à toutes jambes vers les escaliers et les jardins de la butte. Mais ce soir-là, on n’a pas couru. Il faisait trop chaud, on avait la gorge sèche, et la chemise trempée de sueur. On les a regardés filer, leur baluchon bariolé sur le dos, sans bouger. La fin de service était proche. Ils allaient s’installer au pied des escaliers, près du manège, et ce serait l’affaire de la brigade de nuit s’ils avaient envie de s’exercer au sprint.
  Une glacière était restée au milieu du parvis. Une glacière bleue et sans couvercle, abandonnée dans sa fuite par un vendeur. Elle contenait huit canettes de bière et de coca-cola, destinées à être vendues bien moins cher que dans les bistros alentours. On l’a ramassée, et on est allés récupérer la voiture. J’ai ouvert une canette de coca, il était tiède, imbuvable, je l’ai jetée dans une poubelle. Et on est rentrés au commissariat.
  J'ai transmis des consignes à l'officier de la nuit, et j'ai dit à mes deux équipiers qu'ils pouvaient rentrer chez eux. J’avais hâte de me changer, d’aller renaître sous une douche froide. Mais il y avait cette glacière, et un imprimé de saisie à remplir… Je n’avais pas d’imprimés, et plus de courage. J’ai rangé les quelques canettes dans le réfrigérateur de la brigade, et je suis partie.
  Le lendemain, le patron m’a fait venir dans son bureau.
  « Hier soir, vous étiez sur le secteur Montmartre, m’a-t-on dit.
  - Oui monsieur.
  - Avez-vous saisi une glacière pleine de boissons ?
  - Non. Je ne vois pas de quoi vous parlez.
  - Vous ne voyez pas...
  - Non. »
  Je me suis dépêchée d’aller à l’appel de ma brigade, c’était l’heure.
  Un capitaine attendait, une feuille à la main. D’une voix lente, il a énuméré les noms de tous ceux qui étaient convoqués à l’IGS le lendemain. Tous ceux qui étaient présents la veille au soir.
  « Je vous laisse avec votre officier » il a dit en quittant le poste.
  Je leur faisais face, je me suis obligée à ne pas baisser les yeux. J’ai regardé le mur derrière eux, là où il y avait une vieille carte de l’arrondissement. Et puis j’ai vu le panneau d’affichage syndical et j’ai compris. J’ai compris qui m’avait balancée.
  Le lendemain, les gardiens de la paix de ma brigade sont allés à l’IGS, et on leur a posé la question. Mais ils ont dit qu'ils n’avaient rien vu, qu'ils ne comprenaient pas de quoi on leur parlait.
  Personne n’avait rien vu. Alors personne n’a rien dit. Pas un seul.
  Et pourtant, je l’ai fait.
  C’était un vol.
  L'IGS a dit que c'était un vol.

extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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