Politique de la politique du chiffre (police)

25 Janvier 2013

Valls-Reuters
©Reuters

En matière de police, les sirènes que l’on entend finalement le plus ne sont pas le chant des lumières bleues qui tournent et clignotent, mais celles des discours monotones et attendus des statistiques de la délinquance.

Nous aurions aimé croire, éternels naïfs que nous sommes, et après avoir assisté à toutes les hystéries électorales, que dans ce domaine « le changement c’était maintenant ».

L’automne dernier, devant les cadres de la police, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, volontaire et déterminé, pointait à mots à peine couverts, la réalité de la communication sur les chiffres de la délinquance constatée sous le précédent gouvernement :
 

« Tout d'abord, nous devons franchir une étape vers plus de fiabilité de la statistique publique de la délinquance, et de sincérité dans son maniement. Il faut sortir de l'instrumentalisation politique et médiatique permanente de données, trop hétérogènes pour être significatives, ou trop agrégées pour ne pas être manipulables.

Vous connaissez, mieux que moi, l'art et la manière de piloter habilement un taux d'élucidation global ou un volume "attrape-tout" d'infractions révélées par l'action des services (IRAS) ; les secondes pouvant d'ailleurs servir à gonfler artificiellement le premier.

Les reports statistiques du fait d'enregistrements clos le 26ème ou 27ème jour du mois, les déqualifications judiciaires injustifiées, les déperditions entre le logiciel de rédaction de procédures et le logiciel de centralisation statistique : toutes ces pratiques, là où elles avaient cours, doivent cesser sans délai ! C'est une obligation de service public.

J'entends mettre un terme aux pratiques statistiques ayant dérivé vers une "politique du chiffre", devenue pour vous une équation impossible.
Des pratiques qui ont pu, d'autre part, vous détourner, vos collaborateurs ou vous-mêmes, des missions véritablement prioritaires du traitement de fond des problèmes de délinquance. »


[discours cadre sur la sécurité - 19 septembre 2012]


La cause paraissait entendue, et le changement était peut-être pour maintenant : comme nous le répétons tous les deux depuis des années, les chiffres statistiques de la délinquance constatée, de même que ceux du réel taux d’élucidation, étaient bidonnés. Donc faux. Tout simplement. Nous pouvons même affirmer qu’ils étaient prédéterminés par des instructions précises d’objectifs à atteindre chaque semaine, chaque mois, chaque année.

À l’aune des communiqués réguliers des glorieuses victoires du Chemin des Dames de la lutte pour la sécurité depuis 2002, parfois pour seulement quelques dixièmes de point de baisse artificielle, l’imposture n’était pas neutre. Il aurait été simple à Manuel Valls de la faire établir clairement par une volée d’audits dans les services de police les plus représentatifs, en comparant tout bonnement par sondages le taux de variation entre les infractions réellement constatées et celles présentées après rectifications dans les statistiques officielles. Cela aurait déjà évité les éternelles querelles de politique partisane sur la progression ou non de la délinquance.
Sauf que…
Lui posant la question d’une telle « opération vérité », le 2 juin 2012, Jean-Jacques Urvoas, ancien secrétaire général des questions de sécurité au PS, répondait : « Impossible. Le gouvernement ne peut pas prendre le risque de se mettre à dos le corps des Commissaires. »

Serait-ce donc là le nœud du problème de communication de Manuel Valls sur ces fameux chiffres, et sur les récurrentes polémiques comparatives avec ceux de l’ancien gouvernement comme nous l’avons vécu ce mois de janvier 2013 ?

Le ministre esquive, argumente des évidences de principe, tourne autour d’une vérité pas bonne à dire sans jamais la formuler, rien n’est vraiment clair. Il ne dira pas que les chiffres étaient simplement faux. Circulez y’a rien à voir…

Pourtant, c’est bien le discours qu’il avait publiquement (et médiatiquement) tenu aux cadres des forces de l’ordre On aurait été en droit de s’attendre à ce qu’il s’y tienne et en informe les citoyens en toute transparence.

Mais autant il est aisé d’expliquer qu’un commissaire de police peut difficilement refuser d’obéir aux instructions et impératifs du gouvernement en place, sauf à sacrifier son emploi, sa carrière et son métier, autant il est plus délicat d’établir que l’enjeu va bien au-delà.

Imaginons juste qu’un journaliste pertinent (il doit en rester qui ne prennent pas leurs informations uniquement de sources autorisées) pose publiquement une question rationnelle sur le bon fonctionnement d’une institution républicaine :
« Les chiffres fournis par la hiérarchie de la police durant des années étant faux, cette même hiérarchie étant gratifiée, dans le même temps, de primes annuelles conséquentes, (et y rajoutant celles dites de performance depuis 2011) ,plusieurs dizaines de milliers d’€uros dont une bonne partie tenait à cette production statistique, peut on en déduire que ces résultats « de commande » furent « achetés » par la précédente majorité? Et combien cela a-t-il coûté aux citoyens ? »

Impossible. Cela dépasserait l’entendement.

Tout aussi préoccupant, les instructions chiffrées ont-elles cessé depuis le changement annoncé de mai 2012 ?

Dans bon nombre de services de police, ce n’est absolument pas le cas. D’absurdes notes de service imposant des objectifs chiffrés à atteindre ont même été réitérées depuis l’élection présidentielle. Le ministre en a été avisé. Ces notes sont néanmoins restées en vigueur, et les policiers les ont appliquées jusqu’à fin 2012.

Le ministre de l’Intérieur, de tout évidence conscient d’un problème de crédibilité, promettait une « nouvelle méthode » plus exacte et transparente, d’évaluation du volume de la délinquance constatée, et des évolutions des catégories d’infractions. Lors de sa présentation des chiffres du 18 janvier, il réaffirmait cette promesse pour l’année 2013, sans véritablement de précisions.

C’est là où le bât blesse. Et sérieusement. Parce que quelques jours plus tôt, le Directeur Central de la Sécurité Publique demandait, lui, à tous ses Directeurs Départementaux, de commenter la délinquance constatée par leurs services pour les années 2012, 2011 et 2010, en utilisant comme références…deux notes de service et une circulaire ministérielle datant de… 2010.
 

politique du chiffre 2013
pdf2

En clair, il faut donc qu’au 28 février 2013, ces hauts fonctionnaires de la police aient commenté des chiffres considérés comme inexacts, ou pour le moins explicitement mis en doute, par le ministre de l’Intérieur lui-même, et ce en application stricte d’instructions établies sous la mandature de Brice Hortefeux !

Des consignes élaborées pour la police du temps de la présidence de Nicolas Sarkozy seraient donc ces "nouveaux outils statistiques"(sic) ?

Voilà pour le moins un « changement » incompréhensible. Et une valse à deux tons plus que troublante.

Marc Louboutin et Bénédicte Desforges
ex lieutenants de police et auteurs

bonus (26 janvier 2013) :

jju-26janv2013

Manifestement, l'amnésie est un syndrome bien partagé.
Même la mémoire à court terme n'y résiste pas.

Bénédicte Desforges

#actu police, #politique du chiffre

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N
Trop tard... pour sortir la vérité sur les statistiques... Son rôle essentiel permettant l'alerte et une réorganisation éventuel est passé. "Ils" ont réussis leur coup (les vampires).
Et le peuple n'a pas besoin de statistique, il ressent et voit l'évolution des choses en direct dans sa rue chaque jour qui passe... s'il n'a pas le nez plaqué sur sa télé aplatie.
Mais ce que beaucoup de policiers, syndicalistes ou autres n'entravaient pas en acceptant ces jeux de dupes de ramollis par l'épaisseur du beefsteak , c'est que leurs propres familles seraient
également touchées par la dégradation sociale et les souffrances conséquentes...
"Le mal-dire= maudire= malé-diction" se transmettra aux enfants des peuples de demain.
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R
Monsieur ou madame. Je ne suis pas flic mais de ces nombreux citoyens qui veulent que la police soit efficace et respectée, ceux qui exigent que pour cela la police soit respectable. Ce qui n'est
plus le cas depuis longtemps, en particulier avec l'avènement des sarkoflics qui ont promu le bon père de famille au rang d'ennemi public n°1. Vous n'avez plus que le citoyen râleur pour essayer de
vous défendre, là où vos syndicats corporatistes n'en ont pas le courage. Alors soyez énervé(e), mais ne vous trompez pas d'adversaire. Pour élever (un peu) la réflexion, veuillez imaginer que la
circulation routière est un reflet exact de la société. Comportement des usagers, de ses braves gens, de ses barbares, de la manière dont agissent les forces de l'ordre, ou qu'elles se comportent
elles-mêmes. Venez donc circuler dans ma région (Marseille) et essayer de vous conformer au code de la route, juste pour rire. Certitude de l'impunité pour tous, non seulement la racaille en
grosses voitures allemandes mais aussi les professionnels (taxis, ambulances privées etc) qui savent de rien avoir à craindre de qui que ce soit. Venez faire un tour dans les CRS autoroutières et
compter le nombre d'infraction à la minute devant les PC, là où ou n'a jamais vu un flic faire le boulot attendu de lui, malgré le nombre d'accidents corporels enregistrés chaque semaine depuis des
années ... Alors cela vous énervera mais je considère que ces flics, qui ne se fatiguent jamais à sortir de leur poulailler, sont directement responsables de tous ces morts et blessés. Vous voulez
aussi que je vous parle de "l'individuel" dans sa voiture PN qui a forcé un péage puis zigzagué sur autoroute à plus de 160 km/h manifestement bourré ??? De l'équipage qui force sans raison une
priorité sur une file en rigolant à l'appui de doigts d'honneur ? Du jeune gendarme qui s'amuse avec le nouveau véhicule de poursuite, provoque un accident puis la brigade qui le lendemain vient
faire pression avec menaces sur la victime ? Ou comme aujourd'hui TROIS équipages au même endroit pour faire du PV dans un quartier chic de Marseille (6° ... préfecture de Police !). Savez vous que
dans nombre d'autres pays civilisés, le flic travaille sans problème (si, si ...) à UN ? Voulez vous que l'on aborde les polices municipales, là où il faut maintenant trois abrutis en uniforme pour
ne pas faire le boulot autrefois accompli par un employé en civil ? Etc etc etc ... Mais je peux aussi parler des flics et gendarmes, de base ou un peu moins, qui ont démissionné par dégoût de ce
qui leur est imposé. Alors oui, il y a comme un problème ... Qui touche aux attributions régaliennes de l'Etat et au fonctionnement le plus intime d'une société. La suite au prochain énervement !
Mais comprenez bien que dans une société corrompue, où il n'y a plus rien à attendre des institutions, des politiques ou des médias, il n'y a plus que ce genre de blog pour espérer être lu .. par
d'autres que vous ! Sans illusions néanmoins.
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C
Je ne sais pas si je dois vous remercier pour ce billet. Certes il m'éclaire mais ce qui y est décrit m'énerve...
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R
police inexistante sur le terrain, incapable dans la mission attendue d'elle, arrogante dans sa conviction d'impunité vis à vis des lois de ce pays, et en tout état de cause parasitaire en matière
de sécurité publique. Merci à Valls d'avoir accordé une belle promotion au responsable des unités corrompues de la police marseillaise. Comme tous mes amis, je ferai en sorte que mes enfants
puissent se tirer de cette république bananière où seuls les voyous, y compris en uniforme, constituent une espèce protégée.
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A
http://fightclubnpa.blogspot.fr/2013/01/vive-la-police.html

http://fightclubnpa.blogspot.fr/2013/02/vive-les-policiers.html
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G
Il y a trop en jeu... pour les dominants et leurs favoris... pour que cela cesse vraiment : il faut ménager la caste des commissaires qui ont financièrement bien profité du système pendant que
nous, les gardiens, nous oeuvrions au bonheur des autres, mais jamais du nôtre et trop rarement celui de la population. Il faut aussi simplifier l'action de la hiérarchie et des gouvernants. Les
enquêtes de victimation, les plus proches de la réalité délinquante, ça prend du temps, c'est fastidieux, c'est fait par des pros de la sociologie donc c'est pas... ou moins... manipulables ! Et
puis les médias attendent leurs doses pour donner les bons et mauvais points ! Et puis, c'est plus facile d'empiler les chiffres que d'aller à l'écoute de toutes les catégories d'habitants d'un
quartier, d'une ville.

On se construit son petit monde (même l'observatoire de la délinquance de Bauer le disait : les chiffres sont faux !). Le monde extérieur, le vrai, ça fait peur ! Malheureusement, nous aussi
gardiens, nous avons notre part de fautes. Nous avons laissé faire, incapables de mettre la pression sur les syndicats ou de s'auto-organiser. Et certains collègues gardiens ont aussi sauté sur ce
système.

Les choses peuvent changer mais pas par magie... ça c'est sûr !
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V
Le problème est systémique : il n'y a plus que les chiffres, les chiffres, et encore les chiffres. On entend tout le temps parler de chiffres dès qu'on regarde le JT ou qu'on lit un journal, ça
dépasse le cadre de la police : croissance, chômage, cac40, voitures brûlées au nouvel an...

La politique du chiffre dans la police a un effet pervers, et la logique est biaisée. Beaucoup oublie qu'on en travaille pas pour le chef. On est supposé travailler avec le chef, pour le
public.

Il ne reste plus qu'à partir élever des chèvres dans dans la Creuse et à adopter l'indice du bonheur national brut. http://fr.wikipedia.org/wiki/Bonheur_national_brut
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A
"le changement c'est maintenant" LA phrase qui ne veut rien dire...

Hitler aurait pu la sortir celle là, clair qu'il y a eu du changement, mais c'est Hollande qui s'en est fait son slogan

sinon, sur le terrain, ben.. toujours pareil : des bagnoles qui ont 300 000 km, 1 taser pour 10, quand y en a, des locaux insalubres peuplés de cafards et autres bestioles, un public au service
duquel on n'est plus, aussi facilement, faute de temps et de moyens et qui aime nous le mettre en travers de la tronche, et une hiérarchie qui s'engraisse sur le dos des plus petits...

la méritocratie est une solution de facilité pour les décideurs, du coup, les plus oisifs, qui sont les plus calculateurs, sont les plus bénéficiaries de ce système.

les chiffres ne représentent rien, une victime heureuse qui te remercie d'avoir fait ton taf en arrêtant l'auteur de ce qui l'a rendue victime, ça, c'est une récompense.

mais tout ça tu le sais...

---Dont bizettes---
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J
Cet ergotage de Manuel Valls (venant après la posture "incorruptible") me semble au contraire logique.
Voici une citation de Gustave le Bon qui pourrait résumer ma pensée :
"Dans un gouvernement démocratique dont les ministres changent rapidement, le pouvoir réel appartient aux administrations. Chaque ministre croit gouverner, il est en réalité gouverné par elles"
(Aphorismes du temps présent)
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