La grosse dame

19 Octobre 2009

  C’était au quatrième étage d’un petit immeuble modeste de la rue du Poteau. Il n’y avait pas d’ascenseur mais un escalier étroit qui desservait deux appartements par étage. Un escalier ancien, avec un vieux tapis tout râpé et défraichi, et une jolie rampe en bois, lustrée par des générations de mains impatientes ou fatiguées.
  L’appel était parvenu au standard, cette fin d’après-midi pluvieuse. Une voix faible, à peine audible, quelqu’un qui disait ne plus pouvoir bouger, et qu’il fallait venir l’aider, avant de raccrocher. Nous avons ouvert la porte sans difficulté, et aussitôt une odeur nauséabonde a envahi le palier. L’appartement était sombre, les rideaux étaient tirés et aucune lumière n’était allumée.
  « Je suis là » a dit une voix.
  Nous sommes entrés, et après avoir franchi un minuscule vestibule, dans le salon, nous l’avons vue.
  Elle était énorme. Incroyablement grosse.
  Assise dans un fauteuil qu’elle recouvrait complètement de plis de chair comme autant de débordements inertes de son impossible corps, son visage simplement rond semblait émerger d’une gangue de graisse qui n’était pas vraiment elle.
  Elle était épuisée. Depuis l’avant-veille, elle avait en vain tenté de se lever de son siège, et à force de prendre appui sur les accoudoirs qui avaient fini par céder, ses forces l’avaient abandonnée. Elle avait ainsi lutté contre elle-même, durant deux jours, simplement pour pouvoir se lever et faire au moins un pas. Et c’est quand à leur tour, le courage et l’espoir l’avaient lâchée, qu’elle s’était résignée à tendre la main vers le téléphone et appeler au secours.
  Elle faisait bien plus de deux cents kilos, et elle s’était pissé et chié dessus. Elle n’avait de cesse de s’excuser, elle était terriblement gênée.
  En attendant les pompiers, nous lui avons demandé si elle avait de la famille ou un proche à prévenir. Personne. Oh si, elle avait bien une fille, mais elle ne l’avait pas vue depuis des années. Depuis cette maladie qui l’avait horriblement transformée, ce cancer soigné à hautes doses de cortisone, ces dizaines de kilos contre un sursis aléatoire, et les regards qui se détournent ou s’attardent trop, et la famille qui espace ses visites, et les amis qui s’éloignent aussi... C’est ce qu’elle expliquait sans le dire tout à fait, pleine de délicatesse pour tous ces absents qu’elle excusait, entrecoupant ses phrases d’inspirations difficiles et rauques. Elle parlait d’eux de manière attendrie, les plaignant presque de leur infliger sa propre existence et s’appropriant leur honte.
  À ce moment-là, c’était elle qui nous attendrissait, elle n’était face à nous qu’un immense tas inerte, de chagrin et de monstrueuse impuissance que nous partagions malgré nous, les bras ballants à la regarder haleter. Nous nous sommes tous trois accroupis autour de son fauteuil, surmontant des haut-le-cœur et la pestilence de ses excréments, et lui tenant les mains, lui avons expliqué qu’elle allait être emmenée à l’hôpital, qu’on allait la requinquer, la soigner, qu’elle n’aurait qu’à se laisser dorloter, et qu’elle reviendrait chez elle sur ses deux pieds. Elle nous regardait tristement de ses yeux las et cernés, et elle me faisait penser à un énorme poisson hors de l’eau, cherchant un souffle pour encore une fois s’excuser d’une toute petite voix.
  Les pompiers sont arrivés et ont posé le brancard au sol. Nous leur avons prêté main forte pour dégager la dame de son fauteuil, la faire glisser et l’allonger tant bien que mal. D’un regard, nous avons également convenu avec eux de les aider à la porter, en doublant le nombre de mains nécessaires de chaque côté. À peine avions-nous soulevé le brancard qu’il s’était brisé.
  La femme était tombée avec le bruit sourd de sa tête heurtant le parquet et une douloureuse expiration. On ne savait plus comment s’excuser et pour la forme, nous maudissions le matériel, la fonction publique et tout ce qui nous passait par la tête.
  « C’est pas grave, c’est pas grave… » disait-elle, se frottant le crâne en grimaçant, et désemparés nous contemplions ce corps gigantesque, tout en vagues de graisse, répandu à nos pieds.
  « Madame, pardonnez-nous, on aurait dû faire gaffe. Les pompiers ont appelé du renfort, on va nous apporter du matériel en bon état. Pardon, madame. »
  Debout au dessus d’elle, je voyais son visage à l’envers. Elle nous souriait.
  « Mes pauvres petits, je vous en cause du souci… »
  Et nous de protester…
  « Mais non, voyons ! On est là pour ça ! »
  Le nouveau brancard est arrivé, nous avons encore une fois soulevé la grosse dame, et nous l’avons recouverte de son manteau et d’une couverture. Les deux battants de la porte d’entrée avaient été ouverts pour nous ménager un passage suffisant, et nous avons amorcé la descente de l’escalier. Ça a bien dû nous prendre une demi-heure. Nous étions en sueur, à chaque pallier nous faisions une pause et changions de côté pour délasser nos mains endolories. Jamais un escalier ne nous avait paru aussi biscornu, jamais aucune marche ne nous avait semblé aussi haute. Arrivés au rez-de-chaussée, nous étions perclus de crampes, et c’était à notre tour de manquer de souffle.
  En franchissant les quelques mètres de trottoir qui nous séparaient du camion rouge, un des pompiers dérapa sur le bitume glissant de pluie, et s’étala de tout son long en poussant un juron, tandis que son équipier seul à la poignée du brancard grognait sous l’effort. Après avoir pesté contre ces escaliers de vieux immeubles si malcommodes, nous accablions la voirie, la mairie et tous les services publics du monde, de laisser des trottoirs si dégueulasses qu’il en devenait dangereux de sortir de chez soi. Et la dame-baleine souriait franchement.
  Nous avons hissé la civière dans le véhicule, et je suis restée à ses côtés, mes collègues devant nous rejoindre à l’hôpital. En chemin, elle était moins blême, elle me demandait si je n’avais pas froid tandis que je réajustais la couverture sur elle.
  Arrivés aux urgences, un infirmier franchissant la porte automatique à toute allure, se précipita vers nous en poussant devant lui son matériel habituel. Dès que nous avons ouvert les portes arrière, il eut un regard médusé, dit « Oula... » et repartit en courant pour aussitôt revenir avec un grand lit à roulettes.
  J’étais cramoisie de honte. J’aurais voulu que nous soyons tous énormes, obèses, impotents. Et soudain, j’ai entendu un grand rire derrière moi. Un rire clair, gai, léger.
  C’était la grosse dame.
  « Autant mettre un éléphant dans une soucoupe ! »
  Elle riait à en pleurer, et nous avons ri avec elle.

extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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