L'accident

17 Novembre 2007

   « TO18H de TN18, accident mortel angle Clignancourt Ramey, vous êtes dispo ? Les pompiers sont sur place.
   - Bien reçu TN, j’y vais. »
   Merde. Et merde. J’ai froid. Je suis fatiguée. J’ai faim. J’ai envie de rentrer, bouffer, boire, dormir. Je me suis tapé un incendie ce matin, un macchabée carbonisé réfugié dans sa douche, recroquevillé comme une vielle momie noire, des relogements, deux plombes à la bécane. Je pue. Le bureau pue. Tout pue ici. La relève est déjà là et j’allais partir sur la pointe des pieds une demi-heure avant tout le monde, merde.
   « Qui pour m’emmener vite fait sur un carton ? », je braille dans le poste en enfilant mon blouson.
   Et on y va. Sur place, je reste encore quelques secondes dans la voiture. Je vois déjà. Je vois presque tout. J’ai peur de tout voir. Je ne voyais pas ça comme ça. Je n’aurais pas dû répondre. Je n’aurais pas dû être là. Pourquoi je n'ai pas fait semblant d’être partie. Rentrer, bouffer, boire, dormir, ne pas voir. Je mets mes deux mains sur ma bouche comme quand on fait mine de retenir un cri, je serre les dents et je souffle. Il n’y a rien à dire et encore moins à crier. Ça hurle dehors. Il faut y aller.
   « TN18, on coupe la circulation, envoyez des effectifs supplémentaires. Urgent.
   - C’est reçu TO.
   - TN 18, je crois que le patron est dans les locaux… … s’il pouvait venir sur place…
   - Je transmets TO. »
   Une poussette tordue est renversée le long du trottoir. Il y a une moto couchée sur le bitume, sur le coté opposé, comme une obscène symétrie. Un long serpent de gomme noire et encore puante trace la fin de sa course sur le sol. Un homme casqué est à terre, la tête encastrée dans la jante d’une voiture. Le casque est fendu, le crâne aussi, son cerveau rose et bouillonnant a déjà oublié l’accident.
   Les pompiers entourent une femme allongée par terre, qui tente de se relever sur ses deux jambes cassées. Fractures ouvertes. Elle tend ses bras meurtris vers la poussette, vers nous, vers le ciel. Et elle hurle. Entre chaque souffle rauque, elle hurle.
   Mon regard ne peut pas se détacher de ce petit tas bleu pâle, là-bas, à une trentaine de mètres. Je me dis que c’est une couverture, ou un vêtement, ou un sac en papier froissé, un coup de vent l’a posé là, ça n’a rien à voir avec tout ça. J’entends le Samu qui arrive. Je demande à mon collègue de sortir le décamètre, et je lui dis qu’on va commencer les constatations en attendant la police-secours. Je ne lui parle pas de la petite chose bleue au milieu de la rue, il regarde ailleurs, cherche un crayon, retourne ses poches, et part refouler les passants derrière le ruban orange qu’on a installé. Alors j’y vais en accélérant le pas. J’évite de courir, je crois que ça ne sert à rien. Je fais un rond à la craie autour de lui, et le médecin du Samu l’emporte.
   De loin, je vois le commissaire qui parle avec les pompiers. Et puis je vois un homme qui arrive en courant, livide, la veste ouverte, qui va de l’un à l’autre, cherche quelque chose d’un regard fou, secoue la tête, la prend dans ses mains.
   Je reviens très lentement vers l’endroit de la collision. Je ne veux pas dire ça, je n’ai aucun courage. J’enlève mon brassard pour être sûre de n’être plus rien ici. Je m’approche du patron. « Vous êtes là… je crois bien que c’est le papa qui vient d’arriver… et le bébé… » je tourne les yeux vers le rond à la craie. « C’est bon, je m’en occupe. » Lui aussi prend une longue inspiration en regardant par terre, et se dirige enfin vers l’homme. Je m’éloigne. Je me retourne, je ne peux pas m’en empêcher. Et je vois le commissaire serrer l’homme dans ses bras, et tout doucement le faire asseoir sur le marchepied du Samu.
 

extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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