Bar de nuit

22 Juin 2010

 Ce matin-là, on avait pris le service avec une heure d’avance. On allait faire une descente dans un bar de nuit. Juste avant que le rideau de fer se baisse, et que des ronds de café dessinés par les tasses viennent fleurir les zincs des bars de jour. Les vieux de la brigade disaient toujours que la fin de la nuit était le meilleur moment pour aller cueillir des bandits. Des beaux mecs comme ils disaient, des vrais, des gros, des sévères avec des fiches de recherche qui traînent jusque sur le trottoir… Confiante et grisée par leurs mythes, je voulais moi aussi tenter l’arrestation légendaire à potron-minet.
  On s’était mis d’accord sur un bar près de la place Pigalle. Un petit bar un peu glauque, qui ne ressemblait à rien avec ses vieilles appliques en néons qui ne donnaient pas envie de s’y attarder. Son seul charme était d’avoir une sale réputation, mais que plus personne n’était capable de dater… On était six ou sept à tenter l’aventure du petit matin à l’heure du premier métro. On a embarqué dans deux voitures et on est partis vers les boulevards avec l’espoir de passer l’heure suivante à rédiger quelques procès-verbaux pleins de noms que d’autres n’avaient jamais pu attraper. Le bar et toutes ses promesses nous attendait. Il jetait encore sa lumière blafarde sur le trottoir à travers sa vitre crasseuse. La buée et des vieilles affiches tenues par des scotches jaunis nous empêchaient de voir à l’intérieur.
  On a tous passé nos brassards et on a poussé la porte.
  « Police ! Contrôle d’identité ! »
  Une dizaine de visages blasés se sont tournés vers nous. Des vieux. Vieux comme le bar. La mine fatiguée de trop d’alcool et de tabac, et d’une nuit qui n’en finit plus de chercher le sommeil. Et des plus jeunes, fatigués et pâles comme les vieux, qui ne veulent pas voir le jour parce qu’ils ne savent pas quoi en faire.
  Ils ont grogné, râlé qu’on les emmerdait, qu’on n'était payés qu’à ça. Qu’on ne pouvait même plus finir son verre peinard. Ils nous ont dit qu’il y avait plein de bandits dehors, et pourquoi eux, pourquoi toujours eux. Et qu’ils n’étaient tranquilles nulle part. Et qu’on n’était jamais au bon endroit au bon moment. Ils avaient tous leurs papiers. Ils les ont tous posés sur le comptoir, devant eux entre les cendriers pleins et les verres vides. Et on y voyait des photos qui ne leur ressemblaient plus.
  On les a pris et on a épelé chaque nom à la radio. « Inconnu » nous répondait-on à chaque fois. Inconnu. Inconnu. Inconnu… Et ils nous regardaient d’un air narquois à mesure qu’on leur rendait un par un leurs papiers, nous les arrachant presque des mains.
  « Vous voyez bien. Nous on est rien, nous on est personne. Inconnus. »


extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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