Chez Zoubida

20 Juillet 2007

  C’est arrivé une nuit d’ébullition. Des bagarres, des accidents, des voleurs maladroits, le mauvais temps, la fatigue… Je me disais que j’avais besoin de vacances. Pas de soleil, pas de départ, pas d’air pur, ni de bande de copains qui font tinter des verres, ça je m’en fous. Juste le silence et dormir.
   Nous n’avions pas encore quitté une cité en tempête contre elle-même, qu’un appel nous est parvenu. Flingage en cours dans un bar, il y a urgence. On laisse les cris et la rage derrière nous, et on ressort du hall de l’immeuble en courant. On remonte en voiture, et au gyro deux-tons on quitte la cité et on s’emmanche une longue avenue vers Asnières. À fond…
   Quand on est arrivés, tout était fini, le tireur avait pris la fuite. Chevrotine à bout portant. L’homme à terre n'avait plus de jambes en dessous des genoux, elles étaient déchiquetées sur le trottoir uniformément rouge. Tout ce sang plein de nos traces de pas, qui coagulait dans les défauts de l’asphalte. Ça sentait le fer. Je n’arrivais pas à lever les yeux de ce corps qui se vidait. Cette matière qui se figeait à mesure qu’elle ruisselait vers la rue. Visqueuse et sombre sous les gouttes de pluie. Qui ne reflétait rien. Et les mains des pompiers, gantées de latex, qui tentaient de pincer des artères en fouillant le long des os. Et les spasmes à l’intérieur de ce corps…
   Un collègue me tire en arrière. « Oh ! Qu’est ce que tu fais ? Bouge-toi de là ! Le type est peut-être encore là, il faut faire gaffe, il est toujours armé. Fusil à canon scié. »
   On a essayé de le retrouver. Il s’était enfui par l’arrière du bar vers une cour encombrée de poubelles, de caisses, d’ordures, et donnant accès à des débarras crasseux. Tout était plongé dans l’obscurité, et la lumière de la rue, l’unique réverbère à cent mètres à la ronde, ne nous permettait même pas de distinguer une ombre. On a cherché pourtant, le flingue à la main, on a fouillé ce qu’on pouvait, on a escaladé des murs rendus glissants par la pluie froide, on s’est cassé la figure parce qu’on ne voyait rien, et on ne l’a pas trouvé. Et pendant ce temps, le blessé mourait sur le trottoir.
   C’était un règlement de compte, une histoire de racket qui avait trop duré. Le bar a fermé le temps de l’enquête. Quand il a rouvert, on y est retournés. Tout était calme, l’Algérien et sa fille qui tenaient ce petit établissement, seul lieu de vie et de chaleur au milieu de terrains vagues et d’entrepôts, étaient soulagés de savoir l’assassin au trou. Les clients qui revenaient serraient longuement la main au patron. 
   « Heureusement… heureusement… Tu es en vie, toi. 
   - Mektoub Allah » , répondait-il d’une voix basse.
   On leur a promis qu’en patrouille sur le secteur, nous passerions régulièrement devant leur enseigne si ça devait les rassurer, et ils nous ont offert un thé à la menthe. On est souvent revenus dans ce petit bar. On s’y sentait bien, et le souvenir de l’image barbare de l’homme aux jambes arrachées par la décharge de chevrotine, mourant sous nos yeux, nous avait rapprochés. Le patron nous en a longtemps reparlé, répétant inlassablement chaque détail de la scène la gorge serrée, jusqu’à pouvoir apprivoiser le souvenir de ce bain de sang devant sa maison.
   Et puis surtout, il y avait celle qu’on avait surnommée Zoubida… Un de mes collègues n’avait d’yeux que pour la jeune fille derrière le zinc. Alors on disait « On va chez Zoubida ». On y allait pendant le service, plutôt le soir parce qu’il y avait de la musique arabe et qu’on s’essayait à la danse orientale en faisant bouger nos ceinturons avec revolver, matraque et menottes, comme s’il s’était agi de ceintures de soie et de perles. Les yeux noirs de Zoubida pleuraient de rire, et mon collègue lui disait qu’il ne connaissait pas plus belle fille qu’elle.
   Et Zoubida dansait bien mieux que nous.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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