Garde statique

28 Juin 2006

  Au début de ma carrière dans cette féerique administration, et bien qu’appartenant à une brigade vouée à l’anticriminalité, on avait de temps en temps des corvées à accomplir. Entendre par là, gardes statiques, c’est-à-dire assistance des plantes vertes posées aux portes de nos gouvernants, de personnalités plus ou moins menacées, juges, ex-ministres, etc., ou de gens bien nés de ce monde. Cette mission consiste à porter sur soi quelques kilos de gilet pare-balles et de pistolet-mitrailleur, et d’arborer un air très pénétré par la mission qui nous incombe. Éviter, même dans les moments d’ennui abyssal de tripoter par jeu la détente, ou d’entreprendre de démonter l’arme, voir si on arrive à la remonter les yeux fermés. Ce genre de distraction ne peut se faire que dans les lieux fermés au public.
  Nous gardions ainsi un légendaire ministre de l’Intérieur, au demeurant très sympathique, et qui ne manquait pas à chaque fiesta organisée chez lui de nous apporter lui-même champagne, petits-fours et les journaux du jour. Politiquement contestable, mais humainement charmant. On était une équipe de quatre flics, vingt-quatre heures sur vingt-quatre à assurer sa protection. On se relayait à l’intérieur et à l’extérieur, l’extérieur étant infiniment plus pénible à cause de tout le harnachement et de la météo pas toujours propice à faire le planton. Fort heureusement, le sourire ne faisait pas partie des consignes, le smile et le grelottement par moins dix la nuit étant difficilement compatibles.
  À une époque, ce ministre avait quitté son domicile pour s’installer à la campagne, mais le temps que l’information parvienne en haut lieu de la hiérarchie policière, en passant par tous les protocoles des ministères, et redescende sous forme d’ordre de cesser la protection, six mois avaient passé pendant lesquels, on avait gardé jour et nuit un appartement vide avec les mêmes consignes et dispositifs de vigilance.
  Un soir donc, où on se faisait copieusement chier, mes collègues et moi avons eu l’idée fumante de consommer sur place une trouvaille de la veille. Normalement, on attendait la fin de service et d’avoir quitté nos habits de lumière. Mais là, le temps n’avançait pas, il faisait froid et il était urgent de faire quelque chose avant une crise de nerfs collective. On s’est donc roulé un gros pétard qu’on a fumé dehors, pour ne pas que cette délicieuse mais volatile odeur ne parvienne aux narines de notre bien-aimé ministre.
  Une garde statique en gilet pare-balles avec la MAT 49, par une nuit d’hiver glaciale, peut ainsi devenir très supportable, voire carrément agréable.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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