Gaz

26 Juin 2006

   C'est une explosion de gaz dans une toute petite rue. On a entendu la déflagration depuis le commissariat et on est arrivés très rapidement sur place. Du bout de la rue, j'aperçois vaguement quelqu'un assis par terre qui semble porter des gants blancs. Des gens courent dans tous les sens en criant, mais lui ne bouge pas. Je descends de voiture et je cours vers lui. Il est immobile et tient ses mains en face de son visage. Je m'approche et je m'aperçois que ce que j'avais pris pour des gants, c'est sa peau. Brûlé au troisième degré, son épiderme est détaché de sa chair sur ses mains, ses bras, son visage. Ses cheveux et ses sourcils roussis sont soufflés vers l'arrière et je ne vois pas ses yeux, je crois qu'ils ont brûlé. Tout son corps est agité de tremblements, et sa tête oscille d'un côté à l'autre, comme animée par un ressort.
   Il a dix-neuf ans et s'est suicidé. Il a allumé le gaz, mais a provoqué une explosion qui l'a projeté du premier étage. Toutes les vitres aux alentours sont brisées, et un début d'incendie fume de sa fenêtre. Les pompiers arrivent. La première lance à incendie sert à arroser le garçon, toujours immobile, sans discontinuer jusqu'à l'arrivée du Samu. C'est le seul geste possible pour empêcher la brûlure de s'étendre. Le médecin arrive, et dénoue cette terrible crispation en l'allongeant au sol avec une précaution infinie. Perfusé, il est installé sur le brancard et aussitôt emmené.
   L'image impensable de cette agonie ne m'a plus quittée, et je me suis demandé ce qu'avait pu être la détresse de sa courte vie pour en finir de cette façon. Ce qu'il avait payé d'une telle douleur et de sa mort. À dix-neuf ans.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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