Destop

25 Juin 2006

  Un matin tranquille sur l'arrondissement. L'appel de la brigade a été rapide, pas de note de service à commenter et pas d'irruption intempestive du commandant toujours sur mon dos à se plaindre qu'on ne fait pas assez de PV. Partir en ronde avant qu'il débarque, histoire qu'il m'oublie un peu. Sept heures, tout est calme. Les éboueurs terminent leur tournée, on commence la nôtre. J'aime bien parcourir mon secteur à l'heure où les noctambules rentrent dormir, et où les gens du jour sortent. Les bistros lèvent le rideau, et les tasses de café font des ronds sur le zinc. On en profite pour aller à la boulangerie qui fait les plus gros croissants de tout le district. On ira les manger avec un petit crème, chez Ali dans la Goutte d'Or.
  Sept heures et quart. Un appel radio nous signale un homme victime d'un malaise, les pompiers sont sur place et réclament notre présence. On mange nos croissants en se dirigeant vers les lieux.
  L'homme, une trentaine d'années, est livide et ne peut prononcer un mot. Il semble tétanisé. Son cœur bat la chamade, on voit les veines de son cou pulser à une vitesse effarante. Les pompiers ne comprennent pas, ils ont appelé un Samu. On demande doucement à l'homme ce qu'il a fait, s'il a absorbé quelque chose. Il nous regarde fixement, incapable de desserrer les mâchoires. Et doucement, comme dans un terrible effort, il tourne les yeux vers l'évier. Vers la bouteille de Destop. Elle est vide. Je lui demande si c'est ce qu'il a bu. Un battement de paupières sur ses pupilles dilatées par la douleur. Le Samu arrive, l'homme rugit malgré lui. Perfusion de morphine. L'acide est en train de le ronger et il n'y a plus rien à faire. Morphine jusqu'à sa mort deux jours plus tard.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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