La Cour d'Assises

25 Juin 2006

   Chaque session de cour d'assises requiert la présence de quelques flics. Il s'agit par exemple de se tenir avec les témoins, avant qu'ils soient interrogés, et veiller à ce qu'ils ne parlent pas entre eux. Il arrive que certains soient eux-mêmes détenus, qu'ils aient un intérêt particulier pour les portes qui ne sont pas blindées, et un féroce appétit d'air libre. Il arrive aussi que des témoins aient envie de régler leurs différends avant d'aller à la barre.
Il fallait être volontaire pour ces trois semaines au tribunal, et on s'arrangeait, deux potes et moi, pour s'y retrouver en même temps, le plus souvent l'hiver, pour rester au chaud.
Pendant trois jours, eut lieu le procès de quatre braqueurs. Ils avaient surpris un couple de bijoutiers au réveil, et les avaient détroussés du contenu de leur coffre et de toute la rutilance qu'ils portaient sur eux, sous la menace d'armes de gros calibre. La version des accusés stipulait une simple escroquerie à l'assurance avec une belle prime à partager avec l'ami bijoutier, et les quatre niaient en bloc le vol à main armée.
Leur chef était un type hors du commun. Il avait déjà purgé dix années de réclusion criminelle, pendant lesquelles il avait passé le bac, un deug de sociologie et une licence de droit. Il intervenait pendant les plaidoiries avec une maestria qui faisait pâlir les magistrats. Il les interrompait, relevait des vices de forme, apportait des précisions juridiques à sa propre accusation, avec calme, bonne humeur et effets de manches comme s'il eut porté la robe et l'épitoge.
   Nous, on se donnait des coups de coude en réprimant des fous rires, et les jurés étaient dépassés par sa verve. Les témoins défilèrent l'un après l'autre accablant les quatre voleurs, puis les experts psychiatres qui s'accordèrent à reconnaître l'exceptionnelle intelligence du chef de bande, les avocats de la partie civile, et pour finir, la plaidoirie de la défense.
Les quatre furent emmenés en coulisses, et le jury se retira pour délibérer. Ça durait des heures. On commençait à avoir une petite faim, et on a décidé d'aller trouver les gendarmes qui avaient fait l'escorte des quatre détenus. On savait que militaires, donc mieux organisés que nous, ils se déplaçaient avec des glacières pleines de steaks et de frites.
On fausse donc compagnie au brigadier, et on file au dépôt. Et là, on retrouve, en train de hurler de rire autour d'une table, les gendarmes, et les quatre braqueurs qui avaient tous un képi sur la tête. Ce gang surréaliste de gendarmes et de voleurs, nous accueille par... “ Attention ! Voilà la police ! ” Dans une hilarité partagée, ils nous invitent à nous installer à leur table, et nous dînons tous ensemble en rigolant furieusement, et en pronostiquant des peines qui allaient être prononcées. On a même fait des paris...
   Ce génie multirécidiviste du braquage avait déjà programmé la poursuite de ses études par des doctorats et thèses dans les matières qui le passionnaient, tout en précisant qu'il aurait besoin de quelques années pour les mener à bien.
Du coup, le temps de se dire au revoir, et à jamais, on est remontés en retard au tribunal. Les magistrats et les jurés s'impatientaient, et le brigadier était fou de rage.
Je pense qu'ils n'ont jamais compris pourquoi cette équipe de braqueurs est arrivée dans le box des accusés avec des larmes de gaieté plein les yeux. Et encore moins pourquoi une explosion de rires a accueilli les peines de dix ans de prison prononcées par le président des assises.
   J'en rigole encore.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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