On peut toujours s'entendre

3 Décembre 2008

  On nous a prévenus quelques minutes avant.
  Et on nous a indiqué que sans délai, il nous faudrait disperser tout ça.
  C’était un mouvement spontané, sans autorisation, un grand coup de gueule, un coup de colère, un coup de poing rageur sur le bitume de Paris.
  On est donc allés les attendre.
  Elles sont arrivées par dizaines, à pied, par petits groupes, à vélo, par des autocars qui les ont lâchées dans les rues adjacentes, et par le métro.
  Elles sont arrivées par dizaines pour se retrouver deux ou trois centaines, ou plus encore... les infirmières. Elles avaient bariolé leurs blouses blanches de revendications, elles brandissaient des banderoles fabriquées dans les draps jaune pâle de l’Assistance Publique, elles agitaient au-dessus de leurs têtes des seringues géantes en carton et des drapeaux blancs. Et, elles voulaient surtout bloquer tout le carrefour, ce fameux carrefour qui, à lui tout seul, peut en quelques minutes figer à l’arrêt toutes les voitures circulant au nord de Paris. C’est ce qu’elles nous ont dit quand quelques unes d’entre elles se sont détachées de la nuée blanche et bruyante, et sont venues à notre rencontre, poings fermés au fond des poches, déterminées comme jamais à prendre une poignée de minutes de pouvoir sur la rue.
  On les a écoutées nous dire leurs conditions de travail, leurs difficultés, leurs salaires et leurs heures sup’, leurs enfants qu’elles avaient du mal à faire garder, leurs horaires atypiques, le mépris qu’on leur portait, à elles, petites fonctionnaires transparentes de l’institution hospitalière. On les a entendues raconter notre vie à nous, flics anonymes et insignifiants de la République, petits fonctionnaires privés de droit de grève, payés à prévenir et soigner par cataplasmes de Code Pénal une société qui tousse et qui crache, pendant qu’elles, les infirmières, s’affairent aux maladies des corps.
  À la radio, l’état-major m’a demandé si nous étions en bon nombre pour les disperser, s’il y avait besoin de renfort. Il me fallait vite trouver la réponse. Je n’avais pas vraiment envie de leur demander de partir tout de suite, à ces infirmières. À cet instant j’avais l’impression d’avoir des dizaines de frangines...
  J’ai pris sur moi de leur mettre un marché en main.
  « Je vous laisse cinq minutes, pas une de plus. Pendant cinq minutes, vous bloquez la circulation, vous faites une ronde puisque c’est ce que vous voulez faire, vous chantez, vous criez, vous distribuez vos tracts. Cinq minutes pas plus, sinon ça deviendra l’affaire des CRS. Cinq minutes, c’est mieux que rien, votre manif n’est pas autorisée. Cinq minutes pendant lesquelles on va vous foutre la paix, mais on ne sera pas loin. Mais dans cinq minutes, il vous faudra libérer le carrefour. Une seule seconde en plus, ce n’est pas négociable. Ça vous va ? »
  Elles se sont regardées, et ont acquiescé en souriant.
  Une petite brune à grosses lunettes m’a tendu la paume de sa main et j’ai tapé dedans.
  « Tope là.
  - Tope là. Allez, go, top chrono. »
  Elles sont reparties en courant et en hurlant, et en quelques secondes une grande ronde sautillant entre des slogans s’est formée au milieu du carrefour, et toutes les voitures se sont arrêtées et se sont mises à klaxonner.
  Cinq minutes plus tard, la rue avait déjà oublié les infirmières.
  Et moi j’essayais de retrouver les mots d’une phrase dont l’idée s’était répandue entre les infirmières, nous, et les voitures bloquées sur cette immense intersection.
  Une phrase de flic, entendue il y a longtemps, et qui exprimait que l’ordre public se trouvait quelque part entre un désordre acceptable et l’ordre insupportable.
 

extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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