Le paillasson

26 Novembre 2008

  Il est resté longtemps derrière la porte. Il grattait tout doucement, comme un animal, il grattait le bois du bout des doigts, en gémissant des mots flous et en pleurant en silence. Il a dû rester là toute la nuit, debout devant cette porte, à la caresser dans l’obscurité en murmurant sa prière.
  « Ouvre-moi. Ouvre-moi. Ouvre-moi... »
  Le front appuyé contre la porte, à essayer d’entendre un avenir, son lendemain, il était une statue d’attente dans une marge d’espoir.
  Et à voix basse, il disait encore :
  « Pardon. Pardon. Pardon. »
  Il laissait couler ses larmes sans retenue, seul devant la porte et dans sa nuit, et les regardait disparaître dans le paillasson.
  « Une dernière fois, une seule fois, c’est la dernière fois... »
  Et puis il s’est assis par terre, sur le paillasson qui avait mangé ses larmes, et il s’est dit qu’il devait lui écrire quelque chose qu’il glisserait sous la porte close. Comme il n’avait pas de papier, il a écrit sur sa carte grise et son permis de conduire. Et puis sur des chèques, jusqu’au dernier du carnet. Et il a encore mis des petits mots sur des tickets de métro.
  Il lui a parlé d’une douleur qui n’avait pas de nom, il lui a dit qu’il était prêt à tout, même à n’importe quoi, même à ce qui n'existe pas encore, à ce qu’elle voudrait pourvu qu’elle le regarde encore. Il lui a écrit la passion, les cicatrices, l’oubli impossible, l’amour incurable. Il a promis, il lui a fait des serments pour la vie.
  Il ne lui a dit que des choses banales et sans goût, à force d’être crachées dans tous les désespoirs du monde.
  Il écrivait dans le noir sans voir les mots qui se recouvraient, qui se croisaient et se balafraient sur les papiers froissés. Et il les retournait et continuait sur l’envers avant d’envoyer ces déchirures de chagrin sous la porte.
  Quand il a eu fini de noircir au crayon tout ce qui pouvait l’être, il s’est agenouillé sur le paillasson. Et il est resté là jusqu’au lever du jour. Jusqu’à un bruit derrière la porte.
  « Tu es là ?
  - Oui.
  - Ouvre-moi.
  - Non. »
  Il était toujours à genoux, les yeux fermés.
  Il a sorti un pistolet de sa poche, et il l’a posé sur son cœur déjà mort d'avoir tant battu pour rien, pour un temps perdu qui ne s'est pas arrêté à sa porte, pour ces unissons de légende...
  Et il s’est tué.
  En mourant, il s’est recroquevillé sur le paillasson.
  Et son sang est passé sous la porte.

  Elle était restée longtemps derrière la porte.
  Elle l’avait entendu respirer, pleurer, se calmer et recommencer.
  Toute la nuit elle est restée derrière la porte sans la toucher.
  Elle a laissé tous les petits messages à ses pieds.
  Elle a attendu. Sans un bruit. Sans savoir pourquoi.
  Et puis il lui a parlé, et elle n'a pas su faire le choix entre la preuve qu'elle avait toujours désirée, et l'épreuve.
  Quand elle l’a entendu armer le pistolet, elle n’a pas bougé, elle a pensé qu’il ne le ferait pas. On ne meurt pas pour une histoire de rien, pour une passade. Elle n’est pas du genre qu’on aime, mais de celui qu’on tire, elle le sait depuis toujours.
  Et elle a vu le sang passer sous la porte, et emporter tous les petits papiers noircis, lavés de rouge, avec son avenir et ses lendemains. 

extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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C
Très beau style, j'aimerai pouvoir raconter de la même manière que toi.

Je te soutiens dans ce travail qui est très loin d'être rose.
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A
Glurp. Entre ce récit et l'histoire du train que j'ai lu hier soir, ben y'a intérêt à avoir quelques comprimés de Prozac en réserve...

T'aurais pas des trucs plus gais pour adoucir la morne saison ?

;-)
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J
Les textes reviennent en nombre, tels que je les aimés quand, il y a maintenant bien longtemps, j'ai découvert ce blog.
C'est un plaisir.
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D
Votre blog est excellent, servi par une plume acérée à l'âpreté du réel, le plus sordide, le plus absurde aussi.
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P
Qu'écrire après avoir lu ce texte bouleversant ?
Qu'écrire devant ce style qui vous prend aux tripes et devant cette écriture où aucun mot n'est superflu ?
La meilleure chose à faire est de se taire...
La sobriété ne s'embarrasse pas de superflu. merci de nous le démontrer texte après texte.
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J
Hello.

Joli. Enfin, pas dans le sens habituel bien sur. Dans le sens poignant voulais je dire.
En même temps, si au lieu d'écrire des banalités ur ses chèques il avait griffonnés des numéros et une jolie signature, elle lui aurait peut être ouvert la dame.

Ah, je sens que je suis parti pour une journée de m.. là....

JM
JM
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F
Je commente pas souvent, parce qu'il n'y a en général pas de mots à mettre sur l'émotion que tu génères mais je lis toujours. Et là, cette histoire me rapelle une nouvelle de Romain Gary, dans son recueil "Les oiseaux vont mourir au Pérou" (je voulais en retrouver le titre mais je l'ai prêté à Oh!)
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J
Bonjour...Vraiment très triste histoire, superbement bien racontée...
Je venais ici pour te poser, vous poser à vous policiers, une petite question..
Vous avez dû entendre parler de l'arrestation d'un ex directeur de Libé, arrestation qui soulève un tollé général d'indignation...J'aimerais avoir votre avis et savoir ce qu'en pense un PN, vous êtes bien un PN et non un PM, pas non plus un RG, ni GN, ni un GIGN, ni un GIPN..pas facile de s'y retrouver chez vous...
Voilà, moi-aussi, j'ai été horrifiée par cette arrestation pour un si petit délit, qui n'aurait mérité qu'un blâme ou une amende..Cette juge a fait preuve d'un peu trop de zèle à mon avis..J'espère qu' une enquête sera ouverte et des sanctions prises..
Est-il vrai que toute personne suspectée d'un déli a droit à ces "attouchements" et que n'importe quel flic a le droit d'investiguer dans la partie la plus intime d'un être humain ?...
Ce journaliste, je ne m'inquiète pas trop pour lui, quoique, il a l'air d'avoir été sonné, mais, je pense à toux ceux, malheureux suspects, innocents et coupables, à qui on fait subir ces outrages infamants et qui n'ont qu'à fermer leur gueule..
J'en tremble, rien que d'imaginer que moi, par exemple suite à des coups de poings donné à mon mari, je puisse subir "'cette horreur"'...Les femmes subissent bien ça aussi, non ?
Est-ce- que vous en rigolez entre vous, des "trous de balle" que vous avez inspectés ?
J'espère que cette malheureuse affaire aidera ceux qui ne peuvent pas se défendre..Pourquoi ces investigations ne sont-elles pas faites par un médecin ?
C'est un tollé général, aussi bien à droite qu'à gauche, aussi bien journaux de droite et de gauche..Je m'insurge et suis horrifiée de ces pratiques et de cette arrestation digne d'une période Ö combien triste de notre histoire...
Merci si vous me répondez et si vous me dîtes que la plupart des policiers ne sont pas tous comme ça..Dîtes-moi pour me rassurer qu'il y a des policiers qui sont contre ces pratiques barbares et ces méthodes.....
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M
Je suis sans mot...
Cette histoire est tellement triste.
J'espère que vous avez du support quand vous êtes témoin de ce genre de drame... Ouff...
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O
Je suis cet homme anéanti, prêt à n'être plus rien pour espérer redevenir tout, je suis cette femme écorchée qui doit se trancher jusqu'un membre pour se prouver qu'elle existe, je suis leur désespoir total, je suis leur impossibilité matérialisée dans cette porte close, je suis ce filet de sang qui emporte les ultimes mots d'espoir, je suis cette histoire sordide, banalement triste, tristement banale, qui est l'âme humaine à elle toute seule.
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L


Merci Oh! de le voir comme ça.
Je pense tout pareil..



K
C'est aussi intense que bien écrit.
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A
Superbe note. vraiment. le ton, l'histoire, tout y est. bravo.
(sans déconner j'ai dit une connerie avant??)
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L


Non, pas vraiment.
Il y a presque toujours une mise en scène dans un suicide.



K
Et faudrait pas croire que ça n'arrive forcément que sur le paillasson des autres.
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L


...
Non.
"Ça n'arrive qu'aux autres", c'est pour endormir les sourds et les aveugles.



C
c'est poignant, comme histoire, et tellement vrai, souvent ... de l'amour jusqu'au bout de l'espoir ...
merci pour tes récits
Tine
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J
"M'ouvrir plutôt que mourir."

S'offrir plutôt que souffrir.

Enfoncer des portes ouvertes, quitte à se faire des bleus.

Sortir de ses gonds.

Faire sauter le verrou.

Mais pour aller, vers où ?

Une autre prison ?

Sois libre et ris, disait l'érudit.

Aime le paillasson, disait le con qui ne sortait point de ses gonds.

Ni bleu, ni rose, ou verte, est ma porte.
Pour toi, c'est un arc-en-ciel.

Celui qui vient après la pluie.

Même si, de six mois, je serais, parait-il, "plus vieux" que toi.

Mon toit est à toi.
Sans gonds, sanguin.

'Toi, toi, mon toit ..."
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L


Une autre prison ? Qui sait, qui peut savoir...
Ça ne dépend peut-être que de la porte.
Qui de ces deux-là enfermait-elle ?
Il a bien fini par la franchir.


Quant à toi, hors-la-loi, tu as une clé bleue,
Un chien de garde décoratif,
Et une porte jamais fermée.



A
c'est horrible, je m'en vais pleurer.
mais en fait je suis sûre qu'elle avait raison, il ne l'aimait pas. ils font toujours des sketchs pour rien, comme ça.
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F
Un petit salut amical en passant.

Toujours autant de talent, pour le plaisir des lecteurs.

Bonne continuation, Bénédicte
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L
Ce billet glissé sous la porte, en morceaux de vie ordinaire, comme une annonce de la mort, est, entre autres passages, un moment très fort!
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B
Magnifique ... mieux que de la poésie. C'est cruel ce que tu fais là, partager entre l'admiration face à ton talent et la tristesse à cette histoire vrai. Bon je vais me remettre, et dans cette attente je t'embrasse
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T
Moi aussi c'est la première fois que je laisse un commentaire, simplement pour dire que c'est encore une histoire très touchante. J'adore ce blog.
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