Le père, le chat et la salope

22 Décembre 2007

  Ça avait commencé comme d’habitude. Un appel pour un décès à domicile.
  Un vieux bonhomme était venu mourir chez sa fille le temps d’un week-end en banlieue. Quelques vieilles maladies qui le rongeaient à n’en plus finir, de la morphine matin et soir, et comme on dit, il s’était tranquillement éteint dans son sommeil. À voir les fioles qui jonchaient sa table de chevet, on pouvait se demander si la cause de la mort était l’âge ou l’overdose. Mais il était bien vieux le pauvre homme, frêle comme un enfant, tout ridé, tout usé, et tout ratatiné dans ses draps de mort.
  Personne n’avait jamais cessé de vivre chez cette femme, et elle se demandait quelle était la marche à suivre en cas d’encombrement par père décédé. Et c’est à ce propos qu’elle nous avait appelés. Mais en fait, l’essentiel de son problème résidait en des obsèques rapides et à prix soldé, et l’évacuation des dettes de son géniteur en même temps que son corps. Le vieux avait vécu au dessus des moyens de son RMI et laissait des factures impayées et quelques affaires fumeuses en guise d’héritage.
  « Madame, vous pouvez renoncer à l’héritage, si c’est tout ce qui vous importe.
  - Oui, mais sa voiture ? J’aurais bien aimé récupérer sa voiture, moi… »
  Les histoires de famille sont toujours troubles, et on ne souhaitait pas vraiment en savoir plus sur cette apparente ingratitude, et pas davantage assister à un règlement de compte avec un mort.
  La femme était très blonde avec des sourcils très noirs, elle portait des lunettes avec des brillants sur les branches, et elle avait des talons très hauts qu’elle faisait claquer autour du lit de mort de son père. On en était un peu gênés.
  Elle était aussi maniérée et vulgaire que la décoration de son trois pièces. Un épouvantable pierrot lunaire en porcelaine, avec la larme à l’œil, tenait un abat-jour au dessus d’une table en fausse laque de Chine. De gros nœuds mauves retenaient des rideaux rouges et lamés, et des miroirs ornaient chaque mur de la pièce pour que puisse s’y mirer à chaque mouvement cette vieille petite fille poudrée et endeuillée. Son affliction se résumait pour l’heure à trouver une astuce pour conserver la voiture du mort, ce salaud, qui avait eu le toupet de trépasser avec un compte bancaire dans le rouge.
  Je commençais à trouver son propos indécent, et avisant un vieux chat un peu râpé assoupi sur un canapé blanc couvert de coussins dorés, je tentai une diversion.
  « Oh, il n’est plus tout jeune votre matou dites donc ! En tout cas il n’a pas l’air farouche.
  - Ah bah non, il est mort mon chat, dit-elle en adressant un clin d’œil appuyé à mon collègue qui la regardait d’un air ahuri.
  - Je vous demande pardon ?
  - Ah bah oui, il est empaillé mon chat. »
  Alors j’ai regardé la bestiole de plus près, ses yeux étaient des billes, je me suis approchée, le chat n’a pas bougé, et je l’ai touché, il était raide comme du bois sous son poil rêche.
  Et d’un coup, j’ai été parcourue d’un frisson d’effroi en me demandant ce qu’elle allait bien pouvoir faire de son père. Je n’ai pas pu réprimer l’image qui se présentait à moi du vieux empaillé, embaumé, momifié, assis dans le canapé à coté du chat mort. Ou avec le chat sur les genoux. Et les doigts aux ongles rouges de la fille qui viendraient retaper les coussins dorés autour de ce tableau de famille. Et puis j’ai imaginé les poissons de son aquarium transformés en mobile post-mortem, suspendus en grappe devant la fenêtre, bougeant mollement aux courants d’air des rideaux de bordel, avec des perles à la place des yeux. Et je me suis dit que si ça continuait, le vieux allait se lever et partir en courant avec le chat dans les bras.
  Alors j’ai préféré prendre un bout de papier et y inscrire en majuscules l'adresse et le numéro de téléphone des pompes funèbres.

texte extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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