La fleur de bitume

15 Septembre 2016

fleur de bitume


  Je marche lentement à la lisière du caniveau en évitant de poser le pied sur les lignes entre les pavés. Arrivée à l’angle de la rue, je traverse et je longe la barrière en faisant marcher mes deux doigts sur le cylindre métallique comme un petit bonhomme bancal sans tête. Le funambule aux jambes roses saute pour atteindre la barrière suivante et continue sa marche absurde. Sur le trottoir d’en face, je recommence ma déambulation sur les pavés en sens inverse. Je fais attention parce qu’ils ne sont pas tous de la même taille. Les plus grands sont au-dessus des bouches d’égout. Ce coté de la rue est au soleil et des petits cristaux brillent dans les pavés. Ils doivent être en granit, ils me rappellent un cours de géologie en classe de sixième. Feldspath, mica, quartz. Oui, c’est ça, et c’est le quartz qui brille. C’est étonnant que ce genre de souvenir reste parce qu’au fond, la composition du granit, ce n’est pas essentiel. Moins que les tables de multiplication de sept, huit et neuf pour lesquelles je n’ai toujours pas le compte de doigts surtout vers la fin. Mais feldspath, mica, quartz, c’est resté. Dans ma mémoire comme dans les pavés. Il y a peut-être une mémoire minérale et indestructible. A l’autre bout de trottoir, je traverse sans mettre les pieds sur les bandes blanches et je regagne l’ombre. Et je recommence. Jusqu’aux quatre barrières qui ferment la rue. Le bout des deux doigts de ma main gauche sont noirs de la poussière de la ville. Je mouille de salive le mouchoir en papier que j’ai au fond de la poche et j’essuie les pieds du bonhomme avant qu’il reprenne son exercice linéaire. Je m’arrête en vis-à-vis de la bouche d’égout du trottoir d’en face, je fais une boulette compacte avec le mouchoir en papier, je vise le trou et je rate ma cible. Dommage, j’avais fait un vœu. Je vais retenter et je ferai un deuxième vœu. Pas grave pour le premier, je n’y tenais pas tant que ça. Je vais aller ramasser la boulette sans modifier mon circuit. Je me baisse, le dos droit comme si j’étais sur une poutre, et je récupère mon projectile. Si c’était l’automne, par terre il y aurait des marrons à foison. On est en juin. Il y a une petite plante sauvage à mes pieds. Elle a poussé entre le goudron de la rue et le pavé du caniveau. Elle a du envoyer ses racines loin en dessous, en direction des égouts, pour trouver un peu d’eau, un peu de terre, un peu de matière organique pour engraisser son arrogante petite fleur jaune qui nargue la poussière. De l’autre coté du trottoir, vivent derrière leurs hauts murs blancs, ceux qui ont d’élégantes racines aristocratiques. C’est le quartier des belles vues sur le bois et des jardins en herbe domestiquée. Je fais demi-tour, et je continue dans le sens trigonométrique. Il me faut retenir l’ordre inverse des pavés. Je pense que j’ai autant tourné dans un sens que dans l’autre. Le bonhomme aux pieds sales cueille la fleur qui me nargue, et du coup je m’arrête près des barrières. Je lui fais le coup de la marguerite, mais les pétales de la sauvage sont tout petits. J’ai les ongles sales. Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Un peu, beaucoup, à la folie. Un peu, à la folie. Pas de juste milieu.
   Je regarde ma montre, elle est arrêtée. Personne n’est passé depuis que j’ai commencé à compter les pavés. Ça doit faire huit heures que je garde cette rue déserte.
    Là-bas, au delà du bois, un jeu se termine sur la terre battue. J'attends.

texte extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
laisser un commentaire
L
Bonjour,

J ai parcouru votre blog,et...je vous aime,non non n exagerons pas,point de fantasmes convenus de menottes ou matraques,mais vous pouvez me croire,c est pas tout les jours que j ai envie d embrasser un flic,malheureusement j ai bien l impression que vous etes l exception qui confirme la règle,vous devez vous sentir bien seule parfois...
Répondre
B
Merci, c'est adorable!
S
Je suis toujours autant accros à votre plume.
Répondre
O
Qui a parlé d'un "métier de chiens" ?
Répondre
B


Il y a pire, il y a les chiens mouillés (ça pue)
Là, il faisait beau ^^



B
Nul de chez nul cet article..
Répondre
B


Ils t'ont dit quoi au SSPO la dernière fois qu'ils t'ont reçu en urgence ?



A

bonjour,

Si vous êtes fli, je suis très curieuse de savoir quel contrat vous avez signez, ce qui yest stipuler, ce à quoi vous vous êtes engagé ? Pensez vous pouvoir scanner ce contrat et nous permettre de
le lire ?


Répondre
B


On ne signe pas de contrat, je n'ai rien à scanner qui puisse vous intéresser.



N

Je vois... allongé sous mon carton écologique qui me sert de nouvel habitat, une gallonnée en-quète de creuser une ornière sous ses pieds. Tournant tantôt dans un sens puis dans l'autre, jusqu'à
plus de semelles... snifant les gommes sur les hauts du pavé sans plus se courber...


Répondre
A

@Marc Louboutin

Pas mal non plus!

Effectivement, jusqu'a l'absurde, ca marche pas mal, en général.


Répondre
N

Sinon, nous les les hommes, avec une simple cannette qui traine, on meuble notre temps... But!..


Répondre
B


L'utile à l'agréable ? ^^



N

Très joli texte... on pourrait aisément en retrouver l'auteur.


Répondre
J

Le commentaire de Marc Louboutin....je l'adore!! superbe écrit !! et quelle dérision dans le propos !! lol


Répondre
B


Bah si monsieur Louboutin voulait bien finir son polar qui est en phase d'écriture, ce serait bien urbain.
(pas taper...)



L

Un policier dans la rue, c'est un excellent début !

Ne fâne surtout pas, petite fleur des pavés, tu vas en voir des policiers, je te le promets.


Répondre
M

J'ai connu une nuit le même genre d'absurdité à glisser trop lentement dans le sablier d'une garde inutile. Championnat du Monde militaire de Triathlon à Quimper en 2000 (ou 2001, j'ai plus toute
ma tête...). Le patron me demande de mettre en place un piquet d'honneur devant la porte extérieure du restaurant du repas de clôture, because présence de généraux et d’officiers supérieurs de la
planète entière et peut-être même de l’univers. Faut faire les choses comme dans ce qu’il imagine des règles du décorum kaki…
Mes petits loups accueillent les instructions les yeux collés au plafond. Il pleut à verse. De ce déluge dont les finistèriens savent qu'il ne faut pas attendre de trêve. Je demande deux
volontaires. Les autres attendront à l'entrée du parc du château de Lanniron dans des patrouilleuses réputées étanches. Un vieux bricard, de ceux qui ont obtenu un master en bêtise administrative
avec les anciennes années d’affectation en CRS, lève la main mollement avec fatalisme. Sans un mot. J'annonce que j'irai avec lui. Les galons, c'est aussi comme cela que cela se mérite…
Piquet d’honneur, cela sonne exactement comme cela s’annonce. Une punition honorifique.
Trois-quart officier à la double rangée de boutons qui brillent, ceinturé, casquette de cérémonie visière cirée avec autant d’application que mes chaussures de vile, j’envie mon brigadier avec son
mastic, qui lui est parfaitement étanche.
Mise en place. C’est la nuit des étoiles. Sur les épaules, au sec sous les parapluies, elles défilent rien que pour nous en pressant le pas, à la fois pour éviter la pluie et surtout sans doute
pour répondre à l’appel sauvage des petits-fours.
A peine un regard pour nous, à part quelques relations amicales de la société civile.
Une centaine de coups de raquette plus tard, saluts réglementaires guindés, jeu auquel se prête avec application la trogne buriné du vieux soldat bleu qui m’accompagne, commence l’attente
interminable.
Mains dans le dos nous gardons la pluie. Imperturbables. Cinglés par les rafales, dans les lumières des baies vitrées d’où s’échappe le brouhaha joyeux du pince-fesses apéritif, les rires de femmes
en robes longues.
Un certain nombre de notables quimpérois, certains des amis ou des connaissances, attirés par les impacts sur les vitres, jettent un œil à l’extérieur. Attirent quelques galonnés pour commenter la
scène. Deux quasi statues dégoulinantes à deux pas de l’annonce du service des entrées.
Le bruit des couverts et des verres filtre dans le tambourinement du déluge..
Ne pas penser. Ne pas attendre. Je retrouve des souvenirs de mes vingt ans. Ceux de l’exercice du « lapin mécanique » à l’entrée d’honneur (décidément encore un drôle de nom pour ce genre de
démonstration) de l’école de Saint Cyr, à Coëtquidan, à faire des allers-retours au pas lent sous les flash des touristes, à ne pas sourire en voyant les enfants imiter le ballet absurde avec
maladresse et ne jamais réussir à se retourner à force de quart de tours réglementaires sur un pivot d’une rectitude absolue…
Les deux heures du dîner passent vite, je suis loin, je ne suis plus là, je me suis échappé loin dans mes pensées. Je ne sens même pas les limaces froides qui me passent dans le dos. Les gardes
statiques demandent une aptitude certaine à se réfugier dans une autre dimension.
Il faut juste ne plus être. Coma intellectuel. Tout est débranché.
Sortie des convives. Beaucoup ont vu que nous n’avons pas bougé d’un poil sous le déversoir nuageux.
Retour à Roland Garros pour l’ambiance. Un général : coup de raquette. Une bande de colonels. Idem. Nous ne regardons personne. Regards vissés loin à travers le défilé. Mon bricard à compris. Il
s’amuse aussi. Calque ses saluts sur une chorégraphie parfaite avec les miens. Comme autant de bras d’honneur – pour remettre un peu de substance dans l’appellation – à la situation.
Puis, un général, un marocain je crois, ma connaissance des uniformes du monde est assez limitée, salue à son tour et vient nous serrer la main à tous les deux en nous félicitant. Puis un autre.
Certains civils découvrent tout juste notre présence. Les interrogations fusent. « On vous a laissé sous la pluie tout ce temps ? Mais c’est totalement idiot ! ». Certaines délégations de sportifs,
forcément des militaires, viennent également nous exprimer leur soutien.
Un de mes amis, patron de plusieurs grandes surfaces de matériel de sport, sponsor de ces championnats et qui parle russe couramment, s’approche avec un colonel soviétique à la poitrine protégée de
la pluie par des rangées de médailles. Une sorte d’attroupement s’est formé. Nous, nous saluons toujours, serrons les mains, remerciant des encouragements.
Le patron passe aussi, curieux de voir ce qui provoque la curiosité, inquiet aussi de s’attarder et de risquer de gaufrer son costume sous l’averse qui, elle non plus, ne désempare pas comme on dit
dans les rapports administratifs.
Le colonel russe, par son traducteur improvisé, nous exprime à voix haute, trop fort peut-être, mais le vin millésimé y est peut-être pour quelque chose, son désaccord sur cette garde et donne une
opinion sans appel sur ce qu’il pense de notre hiérarchie, faisant remarquer que peut-être, nous aurions pu au moins attendre à l’intérieur de la salle.
Le taulier regarde ses pompes et tourne les talons discrètement alors que les témoins approuvent les propos comminatoires de l’homme de l’Est.
La pluie redouble.
La commisération de circonstance fond avec les bourrasques, les robes de soirées, les costumes de marque, les étoiles et les empilements de barrettes s’échappent vers la noria des berlines
brillantes.
C’est fini.
Mon fidèle sous officier, hilare, me dit « Rien que pour la tronche du taulier, cela valait le coup de se faire tremper… »
Les ordres cons, finalement, pour en démontrer la bêtise, rien ne vaut que de les appliquer jusqu’à l’absurde.


Répondre
B


Mhh ?...
que les Bretons ne se plaignent pas, ils n'ont pas eu de verglas l'été dernier ^^



A

Bénédicte,vous étiez de garde devant une ambassade là ?
Moi j'ai "gardé" l'Elysée 4 mois durant, à ma sortie du CAPU et je pense que je peux en dessiner de mémoire toutes les pierres de taille,les grilles,les portes,le lierre,les guerites vertes au
chauffage aléatoire les nuits d'hiver, et ce viel homo qui,nuitamment, essayait de trouver un peu de chair fraîche et innocente...


Répondre
B


C'était à Roland-Garros coté 92. Un pur bonheur...



A

Très beau ce petit texte.

Les images sautent au… cerveau!


Répondre
B


J'aime bien raconter des histoires où il ne se passe rien.
C'est beaucoup plus satisfaisant intellectuellement et moralement que de bagarrer contre des moulins à vent.